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Section de l'Orne

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COLLISIONS DE CIVILISATIONS ?
L'Islam et l'Islam politique ne sont pas la même chose.


La distance qui sépare l'imaginaire collectif du monde occidental et celui du monde arabe (voire de tout le monde musulman) n'a jamais été aussi prononcée qu'aujourd'hui.
Les impressions diffuses dans les opinions publiques respectives semblent refléter une incompatibilité entre les valeurs de chacune des cultures respectives, ainsi que la peur d'une agression dans le domaine des valeurs, plus encore que sur le plan politique ou militaire. Il s'agit de sensations qui sont largement diffusées au niveau individuel, mais qui s'expriment aussi, des deux côtés, au niveau collectif, avec des effets néfastes.
La solution la plus facile consiste à parler d'une “collision de civilisations” et de l'attribuer aux religions respectives.
D'un côté on entend dire que l'Islam est structurellement incompatible avec les valeurs de la société occidentale. De l'autre, on sent bien, la crainte que l'Occident veuille imposer ses valeurs et conquérir idéologiquement le monde musulman.
Cette confrontation, qui existe en effet sur le plan culturel, se voit offrir - encore une fois des deux côtés - une explication religieuse dominante si non exclusive.
Cette analyse facile est relevée certes avec les pays arabes et certains grands pays musulmans, comme le Pakistan, mais à un degré bien moindre avec l'Indonésie (qui à elle seule est plus peuplée que tous les pays arabes du Moyen Orient) ou la Malaisie ou encore quelques autres pays.
Pour confirmer cette complexité vue, du côté musulman, de quelle collision culturelle parlons nous? Faut il faire référence à la culture chrétienne ou à la culture libérale et laïque de plus en plus majoritaire en Occident? Si on se réfère aux deux on peut douter que la confrontation, à la source, soit religieuse encore que ce substrat religieux joue un rôle indubitable.
Deux des principaux protagonistes de l'Islam politique, Hassan el Banna, fondateur des frères musulmans et Sayyd el Qutb, auteur d'ouvrages fondamentaux sur un Islam total et pacifique (rejetant les deux idéologies occidentales du capitalisme et du communiste toutes deux qualifiées « d'ignorantes”) tous deux apparus lors de la seconde guerre mondiale, tous deux égyptiens, tous deux tués, le premier par Farouk et le second par Nasser ont certainement conçu l'Islam politique en termes religieux, comme retour aux origines de l'Islam. Alternative à l'occidentalisation croissante des sociétés dans lesquelles ils vivaient. au moment même où les populations d'Egypte, du Levant et du Maghreb prenaient conscience de leur incapacité à intégrer le monde moderne, par définition occidental.
Avec la décolonisation ces pays avaient hérité, de leurs anciens colonisateurs, non seulement de leurs frontières (artificielles, nées des rapports de force des puissances colonisatrices entre elles), de leurs Etats, de leurs institutions mais aussi de toutes les idéologies occidentales - nationalisme, socialismes, capitalisme, communisme - et à la fin même du libéralisme économique.
Mais rien n'avait fonctionné.
Un arabe de la période succédant à la deuxième guerre mondiale regardant autour de lui ne constatera que des faillites. Sur le plan politique il ne distinguera qu'instabilité, corruption, autoritarisme sans aucune évolution vers une forme, même embryonnaire de démocratie. Sur le plan militaire, le monde arabe a vécu des défaites spectaculaires contre Israël le conduisant à devenir “client” des superpuissances débouchant sur une perte de souveraineté. Sur le plan économique aucun pays arabe n'a décollé. Sur le plan culturel et scientifique les développements ont été d'une modestie remarquée en accompagnés d'une ignorance diffuse et un degré d'analphabétisme impressionnant.
La quête de la modernité pour beaucoup de pays arabes s'est métamorphosée en une humiliante déroute.
A la lumière de cette situation on comprend aisément l'attraction du slogan “L'Islam est la solution”. Ce slogan répond à une recherche d'identité qui annule les humiliations se manifeste dans la recherche d'un passé glorieux et se fonde sur le rejet et le mépris des valeurs occidentales considérées comme les causes essentielles de l'échec des tentatives d'intégration. Ce n'est pas donc la religion qui a créé la confrontation mais bien les nombreuses désillusions. A celles-ci la religion musulmane a donné une réponse identitaire, particulièrement forte, simple et satisfaisante aux nombreuses frustrations politiques et humaines qui affligeaient et affligent encore le monde arabe.
suite
Pour la plupart des citoyens arabes, l'Islam représente le retour à une pratique religieuse personnelle qui se réfère à la tradition des pères et fournit un apaisement, une sécurité pour la vie quotidienne et les rapports humains. A ce niveau, la foi et cette même pratique religieuse, collectives procurent une paix sociale à une société dont sont absents le sens de l'État et assurément une forme de morale laïque[1]
Ainsi se retrouvent récupérées, une série de concessions à la tradition, de ces sociétés. Pour en citer quelques unes : régimes politiques à légitimité r le caractère personnel du pouvoir (au détriment de la nation et de l'Etat), la justice comme vendetta sociale, et un droit de la famille issu des normes traditionnelles religieuses au détriment de toute légitimité institutionnelle.
Il est intéressant d'observer que ce parcours - avec quelques approximations - ressemble aux valeurs qui prévalaient dans nos sociétés avant la période des Lumières. Il n'est pas surprenant d'ailleurs de se rappeler la cohabitation tranquille dans les cours de Damas, Cordoue, Bagdad et Istamboul entre les intellectuels musulmans et chrétiens. Les distances culturelles étaient à cette époque largement inférieures alors que les différences religieuses étaient identiques à celles d'aujourd'hui. Ces comportements tolérants semblent aujourd'hui impossibles.

Que ce comportement arabo-islamique s'accompagne d'une hostilité prononcée vis à vis de l'Occident ne peut surprendre. Mais il faut souligner que l'on parle de raisons politiques et non religieuses : le rappel encore frais du colonialisme, le support occidental à Israël qui a conduit aux douloureuses défaites arabes de 1948, 1956, 1967 et 1973, le soutien occidental aux dictateurs arabes, l'exploitation économique (authentique ou ressentie) et un comportement condescendant envers les populations de la zone ..
Il est inutile d'analyser les affinités et les oppositions entre les différentes religions qui conservent toutefois leur intérêt. Mais cela ne sera pas le dialogue interreligieux qui conduira à la paix. Du côté islamique il manque une autorité unique qui définit une orthodoxie religieuse avec laquelle on pourrait discuter. De l'autre les différences, y compris psychologiques, entre les "trois religions monothéistes du livre" sont plus profondes que lorsque l'on fait croire à un oecuménisme de façade. [2]
D'un autre côté, pour s'en tenir sur le plan des valeurs, il est juste de rappeler que l'Occident traverse lui même une phase de réexamen et d'introspection sur les aspects divers de sa “modernité” voire déjà de sa “post modernité”.
Il serait plus utile, mais certainement pas facile, de laisser à ces mêmes peuples arabes le soin de cheminer vers leur version de la modernité. C'est bien ce qu'ont réalisé à leur manière mais avec succès de nombreuses sociétés non occidentales qui recouvrent plusieurs milliards de personnes, comme le Japon et la Corée puis la Chine, l'Inde et d'autres pays à majorité musulmane comme l'Indonésie et la Malaisie etc
Ces points de caractère général acquits, la constatation se résume ainsi : les divers mouvements de l'Islam politique ne sont pas la religion islamique. Il s‘agit de phénomènes politiques qui utilisent la religion pour une lutte, toute politique, pour le pouvoir.
Il devient possible de proposer les affirmations suivantes :
- À ces mouvements islamiques politiques des Pays du Moyen Orient participe une fraction minime de la population arabe qui représente elle même une fraction encore plus réduite de la population islamique mondiale le monde comporte environ 1,6 milliards de musulmans parmi lesquels on distingue un milliard en Asie, 240 millions en Afrique sub-saharienne, 40 en Europe et 320 au Moyen Orient.
- L'Islam politique est lui même une mosaïque de mouvements qui se superpose aux grandes subdivisions religieuses internes à l'Islam (sunnites, chiites, salafistes, wahabites etc )
- Dans ce cadre puisque les diverses interprétations de l'Islam sont utilisés comme “instrumentum regni” pour légitimer ou déligitimer les régimes politiques : “ rien de nouveau sous le soleil” !
- Les diverses versions de l'Islam politique luttent entre elles plus encore que contre l'Occident, comme le démontrent les conflits qui déchirent le monde arabe.
L'Islam politique ne s'identifie donc pas à la religion islamique, il la recouvre ou l'utilise. Analyser en profondeur les diverses identités de la théocratie iranienne, des Frères musulmans sunnites, des mouvements salafistes, d'Al Qaida et actuellement du pseudo état islamique (Daech) relève d'une étude bien plus étendue et vaste que ces quelques lignes. Mais il faut souligner que toutes ces différences spécifiques des différentes formes d' Islamisme politique les rendent incompatibles entre elles.
Le régime iranien est une authentique théocratie shiite. Elle est fondée sur le “gouvernement des juristes”[3] de la caste des Ayatollah, alors même qu'elle comporte quelques éléments de démocratie. Cela constitue un cas unique car dans le monde arabe c'est au contraire la religion qui est subordonnée au pouvoir politique.
Dans ce monde arabe sunnite au contraire, les Frères Musulmans ont toujours insisté sur une islamisation de la société depuis le bas, avec une confirmation populaire que certains ont voulu comparer à l'hégémonie gramscienne du peuple. L'objectif consistait à arriver au pouvoir par les élections, reconnaissant ainsi « de facto » la souveraineté populaire.
Salafistes et Al Qaeda ont un point de vue radicalement opposé puisqu'ils affirment que la “souveraineté est du domaine de Dieu”. Les élections sont totalement et par principe exclues de leur mécanisme politique.
Daech pour sa part est ailleurs et toute autre. Elle conteste les États (que d'autres mouvements au contraire voudraient conquérir), les institutions et les frontières pour établir une structure universelle de la communauté islamique sans Etat ni frontière avec pour clef de voûte, le Califat des origines de l'Islam triomphant. Les atrocités et les destructions du patrimoine universel n'ont pour seul but que de communiquer et détruire un certain degré de cohabitation classique et moderne entre les peuples de culture et religion différentes. Il faut pour Daech établir une nouvelle donne anthropologiquement innovatrice et homogène religieusement[4].
Frères musulmans, Hamas, et l'AKP d'Erdogan cherchent la légitimation par la religion d'un régime basé sur les élections. L'Arabie Saoudite et les Pays du Golfe prêchent le salafisme (et soutiennent le terrorisme islamiste) pour affermir le droit divin de leurs propres régimes monarchistes.
La religion est utilisée en instrument de pouvoir de la même manière que la force militaire ou la puissance économique. L'imagination conduit à ce qui existait dans l'Europe d'avant le traité de Westphalie de 1648. Mais évidemment les choses ont changé depuis avec la survenue de ce redoutable et dévastateur armement sophistiqué dont la technologie est produite par la très haïe société occidentale.
Distinguer l'Islam modéré et extrêmiste n'a pas de sens. La distinction la plus significative est entre l'Islam religion de centaines de millions de croyants et l'usage (ou plutôt l'abus) politique de qu'en font certains groupes déterminés à rejeter les structures occidentales qui préexistaient..
suite et fin
Bien que la compétition qui se déroule sous nos yeux dans le monde arabe regarde pour le moment seulement des populations et des sujets politiques arabes, elle ne peut être considérée comme “res inter alios acta”. Tout cela en effet touche nos intérêts fondamentaux : la sécurité énergétique, la pression migratoire de millions de réfugiés, le péril terroriste. D'autre part l'importante et croissante existence des communautés islamiques dans nos pays nous interpelle encore plus directement.
Précisons - malgré les menaces farouches de Daech nous envoient dans les medias )- il ne s'agit pas d'un péril classique tel que nous le connaissons sur le plan politico/militaire. Aucun des acteurs politiques de la région n'est en mesure de se confronter sérieusement avec les états occidentaux. Toutes les formes d'Islam politique ayant exercé le pouvoir (Frères musulmans, Daech) ont démontré leur faiblesse à établir un modèle politique et économique viable et compatible avec les temps modernes. Daech pourrait bien, d'ailleurs, être plus faible militairement qu'il n'y parait à première vue.
Le péril en fait est objectivement celui du terrorisme utilisé comme arme pour augmenter la tension culturelle (déjà existante) avec l'occident comptant ainsi sur le fameux “ennemi extérieur” pour mieux asseoir le pouvoir intérieur. Une phobie croissante de l'occident dans les pays arabes et celle, spéculative, de l'islamophobie en Occident font admirablement le jeu de ces mouvements politico-islamistes.
La situation est complexe et difficile sur le plan psychologique et politique dans laquelle les menaces réelles de caractère spécifiques s'entrelacent avec des peurs irrationnelles réciproques et peuvent déboucher sur des attitudes de refus destinées à élargir et approfondir le fossé déjà existant entre les deux mondes.
La défense et en conséquence la riposte doivent être formulées sur le plan psychologique et politique (évidemment sans négliger toutes les mesures inhérentes à la prévention sécuritaire).
Tout d'abord il faut communiquer à notre opinion publique et aux populations arabes dans leurs pays ou à ceux qui vivent dans nos pays d'Europe que les actes terroristes doivent être considérés comme relevant, non de la religion, mais d'un terrorisme politique. Ils doivent dès lors être imputés à ces organisations islamistes qui les commettent et non à la population islamique dans son ensemble[5]. Il faut cibler à l'évidence ceux qui commettent les actes en évitant de criminaliser la communauté entière et ainsi éliminer en Occident la peur de l'Islam (toujours mauvaise conseillère).
Accuser l'Islam en tant que religion ne peut qu'approfondir le fossé déjà existant avec toutes les populations arabes de la région et faire ainsi le jeu de ceux qui justement profitent de cette confrontation.
En échange de toutes ces contreparties on doit exiger des pays arabes une condamnation explicite et sans équivoque du terrorisme autant en termes politiques que religieux. Du point de vue arabe il est important que l'extrémisme religieux soit dénoncé pour ce qu'il est : un “acte politique” et non une « oeuvre de religion ». Beaucoup de gouvernement arabes en sont convaincus mais ils ont peur de s'exposer[6]
Mais il s'agit d'un problème de politique extérieure ardu envers les promoteurs du terrorisme et un problème majeur de communication politique envers les populations de religion musulmane dans leurs pays d'origine et dans les nôtres.
Nous devons avoir le courage d'expliquer à notre opinion publique que les responsabilités du terrorisme sont politiques (soutiens régionaux des terroristes). L'explication simpliste de la religion est trop aisée et substantiellement fausse.

Ambassadu Francesco Aloisi de LARDEREL

[1] J'ai pu expérimenter directement lors de mes nombreuses années d'occupations professionnelles en Egypte combien la religiosité diffuse dans le pays garantissait la tranquillité des rapports et des comportements sociaux dans pays.
[2] A cet égard il faut lire l'ouvrage passionnant du théologien protestant Jacques Ellul « Islam et Christianisme, une parentèle impossible”.
[3]En persan (farsi) « Velayat el Faqih »
[4] A lire sur le “Corriere della sera” du 26 février l'intéressant article de Mauro Magatti “Le détournement du sacré dans la violence des fondamentalistes”
[5] C'est la ligne suivie au Sommet international de Washington contre le terrorisme le 18 février 2015 par le Président Barak Obama. Il a été largement attaqué par l'opposition américaine qui lui reprochait de n'avoir pas souligné le caractère islamiste de Al Qaida et de Daech et d'avoir affirmé que les Etats Unis n'étaient pas en guerre contre l'Islam.
[6] Le Président de l'Egypte le Maréchal Al Sissi a prononcé un deux importants discours devant un parterre de militaires égyptiens et à l'université islamique d'Al Azhar souhaitant un examen critique de l'Islam permettant de prendre ses distances avec le terrorisme. Les deux discours ont été prononcés à portes closes et la presse arabe n'en a pratiquement pas parlé




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