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Conflit du Darfour : état des lieux, perspectives de sortie de crise, M. Issa MARAUT,Expert International, SMLH61 (

Déclenché en 2003, le conflit du Darfour n'en finit pas de s'enliser. Il halète au rythme d'une violence armée réduite aujourd'hui en comparaison des années 2003-2007. Il a provoqué la mort d'un nombre difficilement quantifiable de civils démunis, contraint près de 2.6 millions d'individus à se replier dans une soixantaine de camps de déplacés au Darfour et près de 370.000 réfugiés répartis dans 13 camps au Tchad. La guerre a obéré les finances publiques, contrecarré le mouvement de réhabilitation, de reconstruction et de développement en dépit des financements qatariens, amplifié la marginalisation de la province et la paupérisation des populations vivant dans un climat anxiogène. Ce drame humanitaire s'est accompagné d'affrontements intertribaux, d'un processus progressif de délitement des structures sociétales et d'une dégradation de l'écosystème.
La Mission conjointe Nations Unies/Union Africaine, déployée au Darfour (MINUAD) depuis 2007, s'emploie à protéger les populations et à entreprendre des opérations de pacification. Objet de critiques récurrentes et injustes, cette mission de maintien de la paix demeure confrontée à des entraves à la fois gouvernementales et rebelles, pour des « raisons de sécurité ». Le gouvernement soudanais cherche à hâter, dans le cadre de « l'Exit strategy » prévue dès l'origine, son départ contre l'avis de l'ONU, qui juge cette perspective prématurée en raison de la persistance de l'instabilité et de la sécurité.
Les sanctions imposées depuis 2005 par le Conseil de sécurité des Nations unies à l'encontre de tous les protagonistes (interdiction des frappes aériennes, non-recours aux armes, violations du droit international humanitaire, entraves au processus politique inclusif, recrutement d'enfants-soldats, interdictions de voyage envers quatre individus coupables de violations et de crimes ou d'attaques contre les organisations humanitaires non-gouvernementales et la MINUAD), se sont avérées inopérantes : elles n'ont pas atteint leur objectif visant à persuader les protagonistes de modifier leur comportement et leur stratégie.
La constante tribale constitue un phénomène essentiel et incontournable.
En premier lieu, le fait tribal investit les normes et valeurs sociales qui s'accordent mal avec le régime fédéral soudanais. Tous les régimes qui se sont succédé depuis l'indépendance (1er janvier 1956) ont tenté de museler et d'instrumentaliser la fibre tribale. Durant les années 80, le Président Jaafar al-Nimeiri s'est employé à briser l'administration citoyenne (native administration des Anglais) qui, conformément au coutumier, structure la « démocratie » tribale. Durant la troisième période dite démocratique (1986-1989) qui a connu des tensions soudano-libyennes, le Premier ministre Sadeq al-Mahdi, chef du parti mahdiste « Umma », a mis sur pieds des milices tribales arabes, ancêtres des milices arabes janjawîd créées en 2003 par le pouvoir actuel. Le cheikh Hassan al-Turabi a, durant les années 90, divisé la province du Darfour, jusque-là unifiée, en trois Etats fédérés fondées sur une base tribale. Le Document de Doha pour la paix au Darfour (2011) a accentué la « tribalisation » du Darfour en y ajoutant deux nouveaux Etats. La structure pyramidale des mouvements armés est ordonnée autour de l'appartenance et du clientélisme tribaux.
Rattaché au Soudan par les Anglais en 1917 et peuplé de près de 7 millions d'habitants, le Darfour couvre un territoire plus grand que la France. Il comprend de vastes zones arides, désertiques et semi-désertiques disséminées autour du djebel Marra, territoire fertile constitué d'un chapelet de montagnes, qui constitue la colonne vertébrale du Darfour. La province est constituée d'une mosaïque tribale sédentaire, nomade et semi-nomade plusieurs tribus revendiquent leur ascendance arabe (les grandes confédérations des Rizeigât et des Massiriya, des Baggâra, etc.), mais d'autres leur extraction africaine (Massalit, Zaghawa, Berti, Tunjur, Brgo, etc.). La proximité géographique du Soudan avec divers Etats voisins génère des solidarités claniques transnationales avec des tribus « cousines » établies au Tchad, en Centrafrique, en Libye et, au-delà, tout le long de la bande sahelienne (Mali, Niger, Nigeria). L'ancrage au Darfour de clans allogènes, Hausa, Peul, Fellata, Borno notamment, est attestée de longue date. Ce sont des descendants d'anciens pèlerins établis au Soudan à l'aller ou au retour de leur pèlerinage à la Mecque.
En dépit de leur diversité communautaire, les tribus ont entretenu des relationst harmonieuses imputables pour l'essentiel au respect du principe fondateur de voisinage et aux stratégies matrimoniales qui ont permis le brassage des populations. La majorité des Darfouriens a en partage un islam sûfî (mystique) à connotation fortement populaire relevant de la confrérie al-Tijâniyya, originaire du Maghreb central et disséminée dans la région sahelienne jusqu'au Sénégal. Les disputes chroniques et circonscrites intervenues au cours du XXème siècle entre sédentaires/agriculteurs, et nomades/propriétaires de camélidés et de bovins, n'ont pas revêtu de dimension ethnique ou religieuse. Elles sont principalement imputables à la transgression par les propriétaires de troupeaux des « couloirs » (masârât) fixant, selon un droit coutumier consensuel, les limites du passage hors des champs agricoles durant la période de transhumance du cheptel en quête de pâturages fertiles. La désertification durant les années 1980 a accentué les affrontements. Les tribus arrangeaient leurs différends selon des mécanismes traditionnels de régulation des conflits régis par une assemblée de « sages » (ajâwîd) composée par consensus par des dignitaires de tribus non partie du conflit et chargée de fixer le montant du « prix du sang » (diyya). Pour autant, ce procédé coutumier a administré la preuve de son incapacité à résoudre durablement la question lancinante des « couloirs », considérés comme « sacrés et inviolables ».
Le pourrissement du conflit a exacerbé les tensions au sein d'une société gouvernée par un double déterminant culturel, que le Darfour a en partage avec le tribalisme arabe : la consanguinité, reposant sur la filiation agnatique, et la géographie. Fondés sur une logique d'exclusion, qui au demeurant contredit la prétention de l'Islam à l'universel et donc le dépassement des clivages ethniques, ces deux piliers exaltent trois vertus cardinales : (a) l'assabiyya (esprit de corps/de clan) qui implique une solidarité sans faille au sein du groupe (b) l'esprit de vengeance (c) le droit inaliénable d'appropriation des terres tribales (hâkûra, pl. hawâkîr). Le droit foncier national en vigueur dans les autres Etats fédérés du Soudan ne régit pas le statut des terres tribales du Darfour, qui échappent au contrôle des autorités et demeurent à ce jour la propriété d'une tribu. Une tribu allogène peut certes par consentement mutuel jouir de l'usufruit que lui accorde la tribu dominante mais elle ne peut d'aucune manière exercer un leadership administratif et politique sur le territoire qui lui est accordé.
La politisation des tribus et la prolifération d'armes légères et de moyenne portée, vendues à un prix modique, sont à l'origine de la propagation des milices tribales. Les autorités locales ne parviennent ni à assécher les sources d'approvisionnement, ni à juguler la combativité des tribus promptes à engager des affrontements meurtriers. Ces combats dépassent souvent les clivages ethniques et visent à satisfaire les convoitises et les prétentions des tribus à jouir des précieuses ressources agricoles (terres agricoles), naturelles (eau) et minières (or, pétrole notammentles conflits majeurs qui perdurent concernent des tribus arabes, qu'il s'agisse de l'appropriation des mines d'or au Darfour Nord autour du djebel Amir opposant la branche Abbâla (chameliers) des Rizeigât du nord à la tribu des Banû Hussein, ou de la contestation par la tribu arabe des Ma'âliyya du droit des Rizeigât du sud sur les terres tribales du Darfour Est, où des champs pétrolifères ont été identifiés. Dotées d'une véritable armée milicienne (plusieurs combattants), ces tribus provoquent des dégâts humanitaires (déplacement de milliers de personnes) et matériels (villages et champs incendiés, enlèvement de cheptel, etc.). Les mécanismes coutumiers de régulation des conflits sont devenus inopérant le gouvernement, parfois avec l'aide de la MINUAD, ne parvient pas à mettre un terme à ces conflits qui approfondissent la fracture sociale et instaurent un climat intense d'insécurité et d'instabilité dans certaines régions du Darfour. Les affrontements intertribaux constituent depuis 2013 un défi majeur à une paix sociale.
Ces tensions tribales aigües s'accompagnent depuis près de trois ans d'une criminalité organisée, que souvent le gouvernement ou la MINUAD ne parvient pas à identifier. Les actes sont divers (attaques de commissariats et de marchés, vols armés, enlèvements, viols, etc.).
En deuxième lieu, la dimension politique du conflit est apparue dès l'origine. Balbutiante en 2002, la rébellion s'est affermie à partir de janvier 2003 avec la création de deux mouvements armés : le « Mouvement-Armée de Libération du Soudan » (MLS/A), le « Mouvement Justice et Egalité » (MJE). Ces deux mouvements sont parvenus à capter l'adhésion d'un large secteur d'une jeunesse éduquée, désoeuvrée et réduite au chômage. Sans pour autant revendiquer le droit à l'auto-détermination, les rebelles du Darfour ont revendiqué le principe du partage du pouvoir et du partage des richesses (13 %), deux piliers du Protocole de Machakos signé le 26 juillet 2002 entre Khartoum et le «Mouvement-Armée Populaire de Libération du Soudan » (MPLS/A). Les mouvements rebelles ont pu durant la dernière décade résister aux Forces armées et aux milices tribales pro-gouvernementales grâce à la fois à la mobilisation des combattants (près de 10.000) et au soutien de l'environnement régional immédiat.
Aujourd'hui, la lassitude, l'essoufflement et les dissidences internes ont diminué les capacités opérationnelles de toutes les factions rebelles. Le puissant maillage territorial par le dispositif militaire et sécuritaire gouvernemental mis en place depuis 2014 a modifié l'équilibre des forces. Les combattants du MJE et du MLS/A, faction Minnawi, ont quasiment déserté le terrain. Les rebelles résiduels du MLS/A, faction d'Abdul Wahed se bornent à entreprendre des opérations de harcèlement dans et autour du djebel Marra, qui ont un impact collatéral dommageable sur les populations Four mais n'ont aucune portée stratégique. Les factions dissidentes appartenant naguère à ces trois mouvements ont rejoint le processus politique. Fort de sa suprématie, le gouvernement se borne à gérer le statu quo et campe sur une stratégie d'éradication des poches résiduelles de rébellion.
En troisième lieu, l'environnement régional immédiat s'avère aujourd'hui structurellement défavorable aux rebelles. La chute du régime du colonel Qaddafi a asséché les sources d'armements et de financements, Des allégations récurrentes circulent sur la participation de rebelles darfouriens (MJE et faction Minnawi) aux côtés du général libyen Haftar. Les convulsions islamistes radicales en Libye ont conduit le Soudan à renforcer la surveillance de ses frontières poreuses septentrionales afin de lutter contre de potentielles infiltrations de combattants de l'Organisation de l'Etat islamique et contre la criminalité organisée.
Soucieux d'éviter l'impact potentiel du conflit du Darfour sur les équilibres internes au Tchad, le Président tchadien a rompu avec les rebelles au lendemain de la signature de l'accord de sécurité soudano-tchadien du 15 janvier 2010 stipulant l'arrêt du soutien soudanais aux opposants tchadiens armés opérant à partir du Darfour vs la rupture des relations du Tchad avec les rebelles darfouriens, et le déploiement d'une force conjointe sur la frontière. Le Président Deby entreprend discrètement des médiations en vue de persuader les rebelles à rejoindre le processus politique inclusif (conférences d'Um Jaras 1 et 2 en 2013 et 2014).
Depuis 2015, conscient du rôle central du Soudan dans le règlement de la guerre civile qui perdure depuis décembre 2013 au Soudan du sud (des troupes ougandaises y sont engagées), l'Ouganda a amélioré ses relations avec le Soudan et pris ses distances vis-à-vis des rebelles darfouriens, qu'il a contraints de quitter son territoire.
Des incertitudes pèsent encore sur la poursuite de soutien du Soudan du sud aux rebelles nordistes, qui ont combattu dès décembre 2013 aux côtés du Président Salva Kiir Mayardite. Des combattants darfouriens résiduels demeurent au sud mais leurs capacités opérationnelles semblent très réduites. En dépit de l'interdépendance étroite entre les conflits du nord et du sud, les relations entre Khartoum et Juba tardent à se rasséréner.
Enfin, à l'inverse, le Darfour a agi sur la stabilité d'Etats voisins. Ainsi, près de 3.000 combattants du sud-Darfour (Etat qui permet un accès libre vers Birao et où des tribus ont des accointances avec la tribu centrafricaine Goula), ont apporté un soutien armé au chef de la Séléka, Michel Djotodia. lors de sa prise du pouvoir à Bangui en mars 2013
Quelles sont aujourd'hui les perspectives d'un règlement définitif du conflit ? Les anciennes médiations et pourparlers de paix ont été constamment contrariés par la logique de confrontation des protagonistes soudanais. Ainsi les accords d'Abéché 1 et 2 de 2003, l'accord sur le cessez-le-feu humanitaire signé à N'djamena en mai 2004 et le Darfur Peace Agreement signé à Abuja en mai 2006 par la seule faction rebelle du Zaghawa Minni Arkou Minnawi, chef du MLS/A, ont fait long feu. Les négociations engagées à Syrte en octobre 2007 sous l'égide des Nations unies et du colonel Qaddafi ont échoué. Seul le processus politique de Doha, soutenu dès son origine par la France, a permis la signature le 11 juillet 2011 du « Document de Doha pour la paix au Darfour » par le seul « Mouvement Libération et Justice » (MLJ), qui a été partiellement mis en oeuvre en oeuvre.
Au lendemain de la signature du Document de Doha, les rebelles darfouriens se sont alliés en mai 2012 à la mouvance nordiste du MPLS/A qui a déclenché la guerre dans les Etats du Kordofan du sud (voisin du Darfour), et du Nil Bleu. Placée sous l'égide du « Front révolutionnaire soudanais », cette alliance et l'extension du conflit aux deux régions ont en somme marginalisé la crise du Darfour. Toutefois, en raison de l'affaiblissement et de la fragmentation des mouvements darfouriens et de l'absence d'unité et de cohésion au sein du Front, les rebelles, à l'exception de la faction d'Abdul Wahed, ont pris conscience de l'inanité de la lutte armée et soulignent leur attachement à une solution négociée. Toutefois, les perspectives d'une sortie de crise demeurent incertaines. Outre une méfiance tenace, les deux camps ont des objectifs diamétralement opposés. Pour le gouvernement, le Document de Doha, inscrit dans la Constitution le 4 janvier 2015, demeure la clé de voûte d'un règlement définitif du Darfour (il consent tout au plus à lui apporter des amendements d'ordre technique). En guise d'ouverture, le Président Omar al-Bachir a répondu aux attentes de la communauté internationale en lançant le 27 janvier 2014 son initiative de Dialogue National, ouverte à tous les mouvements armés. Entamés le 10 octobre 2015 à Khartoum, les travaux (paix et sécurité, réformes et unité, libertés, identité nationale, politique étrangère), qui ont duré près de six mois, ont été boycottés par toute l'opposition civile repliée à l'extérieur et armée. Cette dernière s'oppose à l'économie générale du Dialogue National élaborée par le gouvernement et continue de rejeter le Document de Doha, le jugeant « partiel et mal ficelé ». Son objectif privilégie un règlement global des conflits soudanais et l'instauration d'un nouvel ordonnancement constitutionnel, et d'une gouvernance fondée sur le respect des libertés fondamentales autant d'exigences devant aboutir à terme à un changement de régime.
Les médiations en cours et les efforts régionaux (Conseil Paix et Sécurité de l'Union Africaine, Panel de haut niveau de l'UA présidé par l'ancien Président sud-Africain, Thabo M'beki, Tchad, Ethiopie) et internationaux (France, Allemagne, Union Européenne et Troïka (Etats Unis, Royaume Uni et Norvège) continuent de buter sur les conditions maximalistes posées par les protagonistes soudanais. Au bout de plusieurs mois, ces efforts de paix ont abouti à l'adhésion ce 8 août de l'opposition civile et armée à la feuille de route élaborée par le Panel de haut niveau et signée par Khartoum dès le 21 mars dernier. La feuille de route vise à bâtir la confiance en procédant par petits pas ordonnés autour de trois volets : cessation durable des hostilités, accès humanitaire aux zones sinistrées et processus de paix fondé sur un dialogue national inclusif. Le frémissement que cette initiative a suscité s'est avéré illusoire puisque les pourparlers entamés du 9 au 14 août à Addis Ababa ont échoué.
L'instauration d'une paix durable nécessite certes la recherche de compromis politiques viables entre les protagonistes. Plus encore, elle implique la réconciliation tribale, la reconstitution du tissu social et la prise en compte des racines du conflit et des aspirations des populations, A ce stade, le chemin de la paix demeure plein d'embûches et d'incertitudes
M. Issa MARAUT

M. Issa Maraut est Expert français dans les Institutions internationales qui ont pour mission de gérer le conflit du Darfour. Il est Chevalier de la Légion d'honneur et membre de la SMLH61. Nous le remercions vivement pour ce dossier clair qui enrichit le site.








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