Logo de la Société des Membres de la Légion d'Honneur Ruban de la Société des Membres de la Légion d'Honneur
Section de l'Orne

« L'Âme poétique Persane » (Albin Michel nov 2017) par Darius Shayegan.

Philosophe, sage professeur, francophone et francophile. Elève d'Henry Corbin (le plus grand orientaliste français) s'est penché sur Baudelaire et a écrit en persan une somme sur ce grand poète français. Darius affirme que nous ne reconnaissons pas, puisque nous l'ignorons, son influence sur l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie et sur le symbolisme russe. Réédité à la grande surprise de l'auteur à trois reprises en Iran, Darius lors d'un passage à Paris a effectué un pèlerinage au cimetière du Montparnasse. Alors que les 5 grands poètes dont il nous parle dans son ouvrage (Ferdowsî, 934 – 1020, Hâfez, 1325 - 1389, Sa'dî, 1213 - 1292, Omar Khayyâm, 1048 - 1122, Molâwnâ Jalâlodin Rûmî, 1207 – 1273) ont chacun un mausolée visité par les foules,quelle fut sa stupéfaction de constater la misère de la tombe de Baudelaire qui le choque. Enterré aux côtés de son beau-père honni le Général Aupick.


Ce reproche vif lâché Darius se replonge dans l'Âme poétique persane. Ces cinq poètes qu'il présente chronologiquement. Mais il précise que cette chronologie n'a quasiment aucun sens pour les Persans. Ces 5 poètes ont vécu solitaires Ferdowsi à Tûs dans le Khorâsân au sein d'un magnifique jardin se consacrant à son oeuvre le Shânâmeh. Khayyâm, considéré comme athée, vécut à Nishapur (Neyshâbûr) loin de la cour Seldjoukide (seljûkîde), Mowlânâ Rûmî passa une grande partie de sa vie à Konyâ en Asie Mineure. Hâfez ne quitta quasiment jamais sa ville bien aimée, Shirâz. S'âdi fut lui un homme de cour, un grand voyageur (durant 30 ans) mais il naît et meurt à Chirâz comme Hâfez cent ans plus tard. Sa langue et le modèle de son comportement ont marqué le Persan cultivé actuel et moderne. Elle fleurit dans le "Gulistân" - leJardin des Roses- et dans le "Boustan" - le Jardin des fruits- . Il vit à l'époque des dévastateurs monghols Gengis Khan (de religion ...nestorienne) et Houlagou Khan son petit fils maître de la Perse (frère de Khubilaï Khan maître de la Chine et "père" du "Kamikaze" tempête qui détrusit son "invincible armada" destinée à conquérir le Japon). Les maîtres mongols de la Perse adopteront l'Islam qui redeviendra religion officielle d'Etat (1295) avec Ghazan Khan (arrière petit fils de Houlagou) dont le fils Oldjaïtou Khodabende sera le constructeur de son propre mausolée de Soltaniye reconnu patrimoine de l'Humanité en 2005.

Les soixante mille distiques du Shânâhmeh de Ferdowsî (934-1020) sont cinq fois plus vastes que la Divine Comédie de Dante. Dans ce poème épique la Chevalerie des anciens rois perses fascine Ferdowsî. Le Bien et le Mal s'opposent au travers de personnages symboliques. Le Shânâmeh est truffé de tragédies à la grecque. Les destins sont connus mais implacables. Rostam va tuer son fils et sait qu'il sera damné. Esfandîyâr sait qu'il va être tué par son père, lui pardonne et lui confie l'éducation de son fils. La destinée est aveugle et irréparable. L'épopée de l'homme parfait Kay Khosrow débouche sur une vision eschatologique puisque Khrosrow rejoint l‘ange Sorush. Le Bien et le mal s'opposent alors que l'homme chevaleresque est l'âme du monde. Les archétypes proviennent des tréfonds de l'Iran ancien des Avesta de Zoroastre. Le Farvahar structure cette pensée. C'est une lutte cosmique et Ferdowsi décrit l‘homme parfait en la personne de Kay Khrosrow détenteur du Graal. La tragédie est le fil conducteur la mort tragique est une constante. Le héros peut la devancer. Rostam tue son fils Eskanfidiyar. Le fils se fait tuer par le père désespéré qui doit accomplir son acte. Le fils occis pardonne au père et lui confie l'éducation du fils symbole de ce fil conducteur qui échappe aux sentiments mais certainement pas au destin. Ce sont des accents qui s'apparentent aux tragédies grecques. L'Iran ancien est l‘âme du "Shâhnâmeh".

Le Farvahar zoroastrien reste la colonne vertébrale de l'oeuvre de Ferdowsi. Le Farvahar est sur tous les frontons des temples zoroastriens et sur certains monuments, comme le tombeau du grand poète persan, Ferdowsi, dans l'ancienne ville de Toûs. Il symbolise le progrès, l'évolution et la perfection qui élèvent l'homme et lui apportent le bonheur suprême. Il est basé sur les trois principes fondamentaux?: « Les bonnes pensées, les bonnes paroles et les bonnes actions », symbolisées par l'aile à trois branches de Farvahar et l'univers sans fin (le grand anneau central), associés aux deux idéaux essentiels que sont la sagesse (les traits de son visage) et l'amour (le plus petit anneau, symbole de dévouement entre ses mains), se déplaçant en avant pour conduire l'homme vers le progrès, la droiture, et vers un destin heureux (ses ailes étalées). « La Croix » Agnes Rotivel. Cette épopée s'arrête et ce n'est peut-être pas un hasard à la date de l'invasion arabe. Après l‘invasion, la Langue restera fondamentalement persane mais intègrera nombre de mots arabes car cette civilisation musulmane de la péninsule arabique, qui a créé un empire au contact de nombreuses cultures et englobant beaucoup d'autres peuples enrichit ses concepts et ses connaissances.


Shayegan pense que Hâfez qui est peut être le plus grand doit vivre avec son temps. Celui des Mongols descendants de Gengis Khan (Hulagou) et de Tamerlan. Conquérants d'une violence barbare. Il est insolent « mais il connait le coran par coeur » c'est ce que traduit son nom « Hâfez ». Il est sensible à ce qu'enseigne Mohammed, mais il est rebelle aux confits dans la religion. Il vit dans son Chirâz où il aime et chante les femmes et le vin. Il aime les femmes et les tripots. Le vin et la jouissance.
« Hâfez pratique les plaisirs mène joyeuse vie, mais ne fait pas
comme tant d' autres, du Coran le piège de l'hypocrisie »

Il écrit aileurs :
« Au cabaret de ceux qui savent, je vois les flammes d'or de Dieu,
C'est bien étrange que de voir telles lumière en tel lieu »



Il doit vivre et pour cela avoir des mécènes.Les seigneurs de Chirâz le seront ou constitueront ses pires ennemis. Dont un jaloux de ses poèmes lui-même poète mirliton qui le bannira. Il se réfugiera à Yazd (un ville qui perpétue les rites de Zoroastre - qui est de Rey - et des tours du Silence) où le maître de la région sera pingre. Il se réfugiera à Ormuz où il sera accueilli en artiste vénéré. Il revient à Chirâz où il est protégé par un puissant "seigneur". Il vit à l'époque de Timour Leng (le boîteux, notre Tamerlan) qui conquiert Chirâz, ville ouverte après avoir conquis Ispahan et décapité près de 100000 habitants. Il reçoit Hâfez qui voulait offrir « Mon bel ami Turc de Chirâz, s'il prend mon coeur de ces mains là, pour sa mouche je donnerais et Samarcande et Boukhara ? » Hélas oui mon maître répond Hâfez. Pour un poil sur la lèvre tu offrirais mes capitales ? « C'est pour des dons de la sorte que je suis devant toi démuni et pauvre » répond Hâfez. Cette répartie sauve Hâfez grâce au sourire de Tamerlan. Se non e vero, e bello. Alors que Hâfez écrit le Sâqi Nâmeh (Ode au Vin) sous la protection de Mansour qui a repris la ville après le départ de Tamerlan celui-ci reviendra conquérir la ville heureusement après la mort de Hâfez.


Hafez est un poète du XIVème siècle. Shayegan en fait à juste titre un des plus grands poètes lyriques et mystiques de tous les temps. Shirâz est son cocon. Il est « l'interprète des mystères » et utilise « la langue de l'invisible ». Il est le dernier grand poète de l'Iran. Il domine la langue qu'il « tyrannise » et il offre à ses prédécesseurs la, quintessence de leurs legs. Son Divân est un recours encore aujourd'hui car il connaît et côtoie en confesseur la détresse de l'âme et des coeurs. Il est mystique mais déteste et le fait savoir les fagots et les dévôts. Il est le génie de la poésie persane car il est une symbiose, « un miracle », entre la sève millénaire de la culture de l'Iran ancien et la prophétie de la révélation mohammadienne. Shayegan en fait l'auteur de l'Humanitas de tout l'Islam oriental et iranien. Le monde ou évolue Hâfez est un monde clos qui ignore l'évolution extérieure. Tout Persan, de quelle origine qu'il soit, a un lien secret avec Hâfez et se rend en pèlerinage vers son mausolée car dit le poète :
« Ouvre ma tombe après ma mort et vois toi-même,
Que par la flamme qui me consume, la fumée de mon linceul s'élève ».

On peut lire aussi ces vers qui résument bien la vie de mystique et de libertin d'Hâfez.
Conduis vers moi sur mon tombeau, un beau chanteur avec du vin
et qu'en dansant je boive encore, m'échappe à nouveau et m'élance »

Ce mausolée a été visité au XIXème siècle par Morier un diplomate anglais (auteur « des Aventures de Hadjji Baba », d'Ispahan, puis par Julien Viaud (Pierre Loti). Les deux s'extasient sur ce tombeau en marbre de Tabriz diaphane. Pierre Loti se recueille sur tous ces Persans qui ont demandé que leur tombe jouxte celle de ce poète récité aussi bien par les élites que par les caravaniers durant leurs périples. Sur une paroi un artiste a gravé « d'une plume plutôt que d'un ciseau » une ode de Hâfez. Ce tombeau érigé par Babour Shah (petit fils de Tamerlan) laisse des traces indélébiles à tout observateur. Pour ma part je l'ai visité en 1971 lors de mon service militaire comme VSNA. En Europe à l'époque de Hâfez, la France sort de sa guerre de cent ans et de ses rois maudits. En Italie, Catherine de Sienne admoneste le Pape. Marco Polo, Petraque et Dante écrivent respectivement Il Millione (Le Livre des Merveilles), les poèmes du Canzionere et la Divina Commedia et transforment le paysage et les mentalités. L'Europe s'ouvre. En Perse Hâfez clôt le cycle de ces 5 grands poètes. En 822 la première « université » (La Maison de la Sagesse) ouvrait à Bagdad ses portes au moment où Charlemagne ouvrait l'école aux enfants. En France la guerre de cent ans a laissé un vide on ne côtoie plus de Ruteboeuf, de Chrétien de Troyes.


Pour Darius, Hâfez est tout ce que compte l'art iranien : la dextérité des orfèvres, l'art des émailleurs, le rêve des miniaturistes, les coupoles des mosquées d'azur, la floraison des tapis où le soleil central engendre le jardin enchanteur du paradis. Ce poète ésotérique est le plus populaire d'Iran. Peut-être, car comme pour le Coran, moins on le comprend mentalement plus on s'en imprègne spirituellement. Le message implicite permet à l'âme de se construire, et l'ésotérisme de Hâfez provoque chez tout individu le désir de fouiller dans sa propre mémoire et dans son propre être. Le ghazal (l'ode) de Hâfez est à facettes multiples. Chaque distique semble provoquer une onde qui se cristallise dans le suivant. On est obligé, en cherchant à comprenant Hâfez, de se couler dans les noms de Dieu explorés par les soufistes.

Ils sont quatre primordiaux et se divisent en Ésotérique « bâtin », Exotérique « zâhir » le Premier « awwal » et le Dernier « âkhar ». Ils sont les mères des noms. Ils sont liés en l'unicité consubstantielle d'Allah. Ils sont aussi reliés aux deux arcs de descente « azal » et d'ascension « abad ». Enfin les noms Premier et Exotérique sont des noms pré-éternels « azalî » fondateurs du monde et les noms Dernier et Ésotérique « abadî » sont post-éternels donc annihilateurs du monde. Cette gymnastique de la conscience Hâfez en joue dans ses ghazals par des exercices de l'esprit créatif et mystique qui n'autorisent pas le repos du lecteur puis du « récitateur ». La poésie de Hâfez est construite autour d'un aller-retour permanent. La beauté constatée est déjà source de séparation future. Ce qui imprime aux Ghazals de Hâfez une nostalgie permanente. La nuit de la séparation succède au jour de l‘union.

Hâfez est incontestablement un mystique imprégné du Coran. Il serait trop long et difficile à nous occidentaux de rentrer dans ce lyrisme mystique qui enchante l'âme persane. Dans le « Diwân »Hâfez est un poète mystique. Hâfez tient Dieu pour le plus grand, le Roi suprême de la création et le Maître de nos destins. Pour autant il ne pose pas un joug sur les existences. Shayegan sélectionne ces vers pour nous en persuader :
« Si ma demeure est devenue, malgré moi, le clos des dévôts
pourquoi m'y ont-ils enchaîné ? Mon corps le tenaient-ils à crime ? »

Hâfez c'est aussi le « tarîq-e Rendi » un mot difficile et pour l'occident et pour les autres pays d'orient. Comment le présenter car il contient ses propres antagonismes. Cette notion considérée comme portée à son apogée par Hâfez permet de jouir par un "lexique de la provocation" de la dissimulation mystique et d'utiliser l'érotisme, la beuverie, la beauté féminine pour vanter les notions les plus élevées. Par couches symboliques successives l'herméneutique poétique est rigouruese et permet de chanter les plus hautes notions théosophiques et initiatiques parmi les plus hautes par un langage cru ou des situations brutes. Ce « Rend » décrit l'âme persane et donc sa complexité qui dans ses facettes inclut la « taqqiye » (l‘arcane). Shayegan pense qu'il peut inclure l'excès du fanatisme lorsqu'il est mené par de puissants meneurs de foule. Il est l'expression selon Corbin de « la démence de l'‘inaccessible » cite Shayegan. Mais tout cela procède lorsque le « Rend » est hors déviation, d'un immense amour divin. On retrouve cette notion de « Rend » plus pratique chez Sâ'di, plus mystique exaltée chez Jalâloddîn Mowlânâ Rumî, plus stellaire chez Omar Khayyâm et vraiment divinement folle chez Hassan-e Sabbâh (le vieux de la montagne, le père des assassins).

Ce « Rend » ne s'est pas mieux exprimé peut-être en Iran que par les évènements récents qui ont ébranlé le monde (orient et occident confondus). Hâfez est un poète libre de sa pensée et de l'espace qu'il lui accorde. Tolérant il a une vision ouverte de ce que les textes saints lui offrent et il est définitivement hostile au fanatisme et à l'ignorance de l‘autre.
« Ne juge pas les libertins inspirés toi qui vantes ta pureté
Les fautes des autres jamais ne te seront imputées
Que je sois vertueux ou pêcheur que t'importe, occupe-toi de toi-même
A la fin chacun moissonnera ces graines qu'il a lui-même semées
Tout homme aspire à l'ami, l'ivrogne aussi bien que l'éveillé
Partout est la maison de l'amour, la synagogue aussi bien que la mosquée »


br>Le livre de Shayegan dépeint des poètes persans qui exaltent une âme persane cela est incontestable. Ce qui est magnifique est que cette âme, dont un auteur à succès récent, prétendait qu'aucun instrument scientifique n'avait décelé le siège, est universelle. Cette âme devient palpable quand on suit le mysticisme et le lyrisme de Hâfez, teintés de l'exaltation des sens grâce au vin et aux femmes ou l'éthique et la chevalerie de Ferdowsi. L'âme est sereine dans le comportement social et lyrique de Sa'di, elle est présente partout dans Khayyam. Elle est présente partout puisqu'il perçoit la mort et la vanité des choses d'autant que cet auteur poète posthume était un scientifique contesté par les fanatismes religieux de son époque. Il était vraisemblablement athée ou soufiste pénétré. L'article N°2 sur Darius Shayegan abordera les trois autres poètes.

SMLH61

Photos Farvahar "La Croix" AgnèsRotivel, Tombes de Ferdowsi, Hafez, inernet et enfin Hafez et le Sultan Indjou BN..


Retourner à l'historique des activités



  © SMLH - 2016