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Section de l'Orne

OMAR KHAYYÂM (1048 – 1131). Le poète le plus difficile d'accès au moins pour l'occidental. Il nait à Nichapour dans le Khorasan. Philosophe, poète mathématicien. Sa personne est hermétique, solitaire, taciturne, peu liant, marginal. Ses poèmes sont en persan, ses travaux scientifiques en arabe. Il a été à la demande de Malik Shah, seldjoukide, un réformateur du calendrier Jelaléen - (avec introduction d'une année bissextile). Il a été nommé directeur de l'Observatoire de MERV (ex Alexandrie de Margiane puis d'Antioche du temps d'Alexandre puis des Séleucides, les Sassanides en font une capitale régionale et le dernier roi perse y sera assassiné en 651, Marw deviendra la capitale Seldjoukide avant la conquête définitive de l'Iran dans les années 1060, par Arp Aslan père de Malik Shah) il mesure la longueur d'une année : 365,242 198 581 56 jours. Son calendrier est plus précis que le grégorien, né des siècles plus tard. Ses poèmes seront connus à titre posthume. Omar Kayyâm est presque contemporain d'Abû Rayhân al-Bîrûnî , 973 – 1048, né dans le Kwharezm de langue perse région appartenant au Grand Iran, (Philosophe, médecin, mathématicien et astronome qui a étudié la rotation de la terre sur elle-même et autour du soleil et a été l'auteur en persan d'une Histoire de l'Inde qui est une somme, il était collègue d'Avicenne). Il succède à d'autres grands noms de la science arabe certes, comme celui de Muhammad ibn Mûsa al-Khuwarizmi connu sous le nom d'al-Khwarizmi (latinisé en Algoritmi) inventeur de l'algèbre et de l'algorithme (nom attribué par analogie à son nom latinisé) né en 780 dans le Khwarezm dans le Grand Iran d'alors et mort à Bagdad en 850. Il fait partie de la « Maison de la Sagesse » première « Université au Monde ». Ces précisions pour rappeler que l'âge d'or de l'Islam du califat abbasside coïncidait avec une ébullition scientifique, philosophico-intellectuelle et poétique persane.


Shayegan nous rappelle que la production du poète est d'une qualité remarquable mais peu abondanteLes Robâ'iyat (des quatrains 4 lignes dont 3 au moins riment) d'Omar Khayyâm sont peu nombreux mais surtout ils génèrent de nombreux Robâ'iyat apocryphes. Le quatrain est adapté à la pensée forte de Omar Khayyâm. Les spécialistes en qualifient d'authentiques de 72 (‘Ali Dashti : Dami bâ Khayyâm) à 178 (‘Ali Foroûghî - Robâyât –e Khâyyâm-e Neyshâbûrî en passant par 143 (dont un tiers au bénéfice du doute) de Sâdegh Hedâyât Târânehâh-ye Khayyâm (« Les Chants d'Omar Khayyâm » - 1934). Les quatrains certains sont au nombre d'environ 100 et les vraisemblablement authentiques au maximum 170. La copie a fait florès tant le modèle est tentateur. Khayyâm a écrit un autre ouvrage Le Nowrouz Nameh » (Le livre de la nouvelle année) en langue pahlavi (le persan moyen). Qui loin de l'Islam recense prudemment les croyances et légendes de l'Iran ancien.
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Omar Khayyâm vit à une époque où le Hanbalisme supplante les Mo'tazilites (prôné par Al-Mamun calife abbasside de Bagdad, fils d'Haroun al Rashid, celui des « Mille et Une Nuits »), une école islamique rationaliste, Ce Hanbalisme l'une des 4 doctrines orthodoxe du sunnisme est plutôt stricte. Les trois autres sont : le Shaffeisme, l'Hanafisme et la plus ancienne le Malekisme, chacune aujourd'hui est majoritaire dans diverses parties du monde musulman. Elles ne sont pas incompatibles entre elles alors que Chiisme et sunnisme continuent à se battre férocement comme jadis en Europe Catholiques et Protestants. Les ash'arîtes qui avaient à l'époque d'Omar Khayyâm de l'influence dans le domaine de la pensée se détournaient du Mo'tazilisme, préféraient largement les « sciences religieuses » aux « sciences naturelles » et surtout rejetaient « la philosophie » dont ils se méfiaient. Al Ghazâli à ce moment même écrivait son ouvrage « Tahafôt al falâsifa » = destruction des philosophes. On comprend donc que cette méfiance environnante vis-à-vis de la pensée philosophique pure, explorée en quatrains ne permet pas à un homme indépendant comme Omar Khayyâm de s'épanouir et de produire ses oeuvres philosophiques et poétiques sans réserve.

Ses Robâ'iyat ne seront connus qu' à titre posthume cent ans après sa mort.Quoique moins expansif et véhément que Hâfez, il détestera fagots et dévots. On comprend, que secrets, car dangereux, ses cent quatrains sont le reflet exact d'une pensée qui se précise tout au long d'une existence de 83 ans où seules seront écrites ses réflexions essentielles.
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Darius Shayegan va devoir être très pédagogue pour nous expliquer la quintessence de la démarche d'Omar Khayyâm. Il est soufi donc ésotérique ou athée donc exotérique. Sa pensée est subtile et peut être expliquée de diverses approches. Sa pensée simple fuit entre les mains « comme le sable » dit Shayegan. Ce qui est clair cependant : ce monde n'a ni commencement ni fin, tout est éphémère. La mort nous guette à chaque instant. Elle surgit de sa cachette brusquement et nous dit « me voici ». Le fondement du monde est absurde et cruel. Même les plus illustres esprits n'y ont rien compris et :

« n'ont pu mener au jour le chemin de cette nuit ténébreuse » il précise même « ils ont bien murmuré quelque fable puis se sont évanouis » .
Il persiste « Il n'y a ni résurrection, ni retour vers quelque origine, ni l'espoir qu'après cent mille années nous puissions croître comme l'herbe tendre ».


D'ailleurs ajoute Khayyâm s'il fallait refaire le monde « je le construirais de telle sorte que l'on puisse accéder à son désir sans peine » . Inutile d'attribuer au monde nos propres défaillances il est plus impuissant que nous. Il est une « lanterne magique » autour de laquelle nous tournons égarés. C'est l'astronome qui parle fasciné par le monde des astres qui lui semble bien représenter cette lanterne magique immuable et silencieuse. Nous sommes des marionnettes sur le théâtre du monde qu'une main invisible fait disparaître dans « le coffret du néant. ». D'ailleurs ceux qui se sont en allés d'ici-bas ne sont jamais revenus pour nous conter ce qu'il est advenu « des voyageurs du monde ». A ce stade en effet tout est simple Omar Khayyâm est il athée ? ou tout au moins partisan d'une école islamiste dahrîyûnn (école matérialiste islamiste). Mais rien n'est simple chez Khayyâm.
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Le monde pour Khayyâm a deux portes l'une d'entrée et l'autre de sortie. Avant et après c'est le néant. Pendant c'est l'éphémère puisque la mort nous espère. Shayegan balaie cette analyse trop simple par une étude fouillée. Il fait appel à Platon et Nietszche pour nous rendre accessible son raisonnement. Omar Khayyâm pense que l'instant échappe à la durée et cette durée est un éternel retour des phénomènes semblables aux précédents. Sans l'homme puisque pour Omar Khayyâm « le voyageur du monde » ne revient jamais. La métaphore est simple. La cruche ici présente a été un être comme moi de la même manière je serai cruche et anse dans la main d'un autre qui sera anse et cruche à son tour ainsi de suite. Dans un perpétuel mouvement répétitif. C'est un rythme démentiel. Il peut exister des pauses. Je me mets entre parenthèse quand je prends conscience du phénomène.

C'est un univers hors religion et hors mythologie assène Shayegan. Omar Khayyâm dépeint un monde sans eschatologie, sans résurrection. Omar Khayyâm contemple le monde d'un regard glacial. Sa lucidité lui fait entrevoir le revers de la médaille qu'un monde merveilleux, ne peuvent imaginer. Le temps rebondit sur lui-même pour devenir « instant – présence » car pour mieux situer Omar Khayyâm on peut le définir par refus du temps cosmique de Ferdowsi ou opposition à ce que plus tard exposeront Hâfez (avec ses deux arcs de l‘Origine et du Retour) ou le Mowlânâ avec ses bonds extatiques.

J'entends dire que les amants du vin seront damnés.
Il n'y a pas de vérités, mais il y a des mensonges évidents.
Si les amants du vin et de l'amour vont en enfer,
alors, le Paradis est nécessairement vide.


Il ajoute pour bien préciser son avis (son mépris ?) pour ceux qui ignorent le moment présent et érigent des règles :

Boire du vin, assumer la joie voilà ma manière d'être
Être libre de la religion comme de l'infidélité, telle est ma manière d'être
J'ai dit à la mariée du monde : « quel est donc ton douaire ?»
« Ton coeur en joie, me dit-elle, est bien mon douaire »



Pourquoi est-il difficile de pénétrer Khayyâm ? Il utilise deux subterfuges de l‘Islam, plutôt chiite, le « Ketman » la dissimulation et la « Taqqiyeh » le masque, la feinte, l'arcane alambiquée de l'expression. Soit il se cherche face à cet islam qui existe autour de lui et dont la vitalité l'étonne malgré les imams dévots et limités, soit il est désespéré face à cet islam qui engloutit l'indépendance de la pensée. Le doute scientifique l'assaille. Quoiqu'il en soit ses recherches scientifiques l'occupent et ses pensées personnelles lui sont propres. Les divulguer n'apporteraient que tracas et risques. On ne trouvera ses quatrains, ses chants sous la poussière de ses combles, que cent ans après sa mort. Il assure qu'âme et corps après la mort ont un destin séparés :


Chez un potier, je suis passé naguère,
Qui pétrissait l‘argile de cent manières
J'y vis ce que les autres n'y voyaient`
Entre ses mains les cendres de mon père »


Voilà ce qui résume bien la pensée de Omar Khayyâm. Ce pessimisme attiré par le néant "vaste et noir" ne sera connu en France au XIXème siècle que par l'intermédiaire de Rückert un allemand et de Fitzgerald un britannique. En France un poète mineur Jean Lahor met en vers certains quatrains et s'inspire de la pensée orientale (indienne et persane). Il sera le seul à s'y intéresser. Médecin (de son nom Cazalis de la famille des champagnes Roederer), il bénéficiera d'une thèse intéressante et riche de René Petitbon. Omar Khayyâm est hypnotisé par cet aspect désespéré de la vie et de sa propre existence. Tout n‘est que poussière et redeviendra poussière pense Omar Khayyâm qui connait ses classiques bibliques comme tous les hommes de culture de l'époque. Le néant dévore les corps et laisse à l'âme un cheminement qu'Omar Khayyâm laisse libre, par doute scientifique, dans le temps et l'espace. Son âme en effet est hantée par le néant, par la mort dont les images se mêlent à ses ivresses, à ses amours. Il la voit partout, dans les fleurs que nourrissent les tombeaux sous les fraîches couleurs du visage aimé. Dbas l'agile du sculpteur. Il ne s'intéresse qu'à la vie et à la mort dans leur forme épicurienne du carpe diem. SMLH61
PHOTOS : Internet Omar Khayyam, son mausolée, Quatrains illustrés, Etude sur les chants d'Omar Khayyâm par Hedayat (prêt Maryam Chamlou), Darius Shayegan


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