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Section de l'Orne


L'ERE DU BOIS

Pierre-Marie Desclos

desclos@desclos.eu


Après l'ère de la pierre, du bronze et du fer, l'ère du bois

Le bois a accompagné l'homme tout au long de son histoire. Une de ses caractéristiques en fait aujourd'hui un matériau unique : il provient d'une source renouvelable. Tant qu'une forêt est gérée de façon responsable elle produit durablement un matériau aux nombreuses qualités, qui plus est ce matériau stocke du carbone et libère de l'oxygène durant sa production. Par ailleurs l'évolution technologique a fait du bois et de ses multiples dérivés un matériau moderne, voire d'avant-garde dans de nombreux secteurs.

Ceci explique pourquoi le futur de la forêt est un sujet important de réflexion stratégique sur le devenir de nos sociétés. En effet l'évolution de ses multiples bénéfices et produits conditionnera le futur environnemental, économique, énergétique et social de milliards d'habitants de notre planète.


Vivre dans la forêt, avec la forêt, de la forêt ?

Depuis toujours, l'homme a été tenté de convertir les forêts en terres agricoles et il les a souvent exploitées inconsidérément. On estime que c'est ainsi que la moitié de la forêt mondiale a disparu depuis cinq mille ans. Et pourtant la forêt joue un rôle essentiel dans le cycle de l'eau, l'équilibre du climat, la fixation des sols et le maintien d'une très large biodiversité, ce qui en fait un élément fondamental de protection de l'agriculture. L'humanité en a pris conscience relativement tard mais la protection des forêts est aujourd'hui un objectif consensuel au niveau mondial. Néanmoins l'agriculture reste le principal moteur de la déforestation. Il reste donc de vastes zones ou on constate encore un recul du couvert forestier. C'est dans la plupart des cas dans des régions du globe pauvres, à risque de déficit alimentaire et dont les gouvernements s'investissent peu dans la protection de la forêt et des gens qui y vivent. En fait les exigences vitales de la forêt et de l'agriculture sont interdépendantes et nécessitent une approche intégrée sans laquelle les objectifs de développement durable des Nations Unies (éradiquer la pauvreté et la faim et protéger la planète) ne pourront être atteints.

Le défi moderne est donc de concilier protection environnementale, développement économique et insertion sociale car la forêt est lieu de vie, source de revenu, de nourriture et de combustible pour des millions de familles.


Pérennité de la forêt mondiale : amélioration mais bilan encore négatif.

Jusqu'à la fin du 19ème siècle la déforestation touchait essentiellement les forêts des zones tempérées (ex : Europe et Amérique du Nord). De nos jours c'est surtout un problème des zones tropicales alors que dans les zones tempérées et boréales la superficie boisée est maintenant stable ou en légère croissance. Globalement, la forêt mondiale (4 milliards d'hectares) perd actuellement plus de 3 millions d'hectares tous les ans. C'est moitié moins que dans les années 2010-2015. La situation s'améliore graduellement mais c'est encore une perte annuelle énorme.



"FFF" : des forêts pour quels produits ?

Les anglophones ont résumé avec trois lettres F le grand choix à faire pour la production forestière : " Fibre, Fuel or Food " (Fibre, Combustible ou Nourriture). Effectivement, au-delà des multiples bénéfices environnementaux et sociaux qu'apportent les forêts, les gestionnaires et les planificateurs doivent assumer des arbitrages stratégiques entre les utilisations des produits possibles de la forêt :

· Production industrielle : bois massifs et dérivés, fibres de bois, cellulose et papiers

· Bois d'énergie : La moitié de la production mondiale de bois sert de combustible

· Production alimentaire : ex : plantation de palmiers à huile ou conversion en terre agricole

· Et bien d'autres (ex : chimie, bioplastiques).

Les critères de décisions varient d'un pays et d'un continent à l'autre. Un élément de décision important est bien sûr la création d'emplois locaux.


Combien de consommateurs demain ?

On peut raisonnablement considérer la terre comme un système fermé, ce qui amène la question suivante : dans le cas des produits forestiers, comment concilier un système fini et une croissance / consommation exponentielle ? La population mondiale a été multipliée par 2 en moins de 50 ans. Elle augmente actuellement de 80 millions par an. Nous sommes aujourd'hui 7,5 milliards sur la terre et nous serons 9 milliards en 2050 soit encore 20 % de plus.

Par voie de conséquence, la demande va augmenter dans des proportions spectaculaires. Les marchés mondiaux s'ouvriront à de très nombreux nouveaux consommateurs, disposant d'un pouvoir d'achat plus élevé, spécialement dans les pays en voie de développement. Cela nécessitera une adaptation des divers produits forestiers à la nouvelle demande et créera un nouveau rapport de force entre producteurs et consommateurs. Une nouvelle carte des échanges mondiaux est en train de se dessiner et des tensions sur l'approvisionnement seront inévitables. De nombreux massifs forestiers encore sous exploités ou mal exploités seront revalorisés. Les plantations, qui représentent 7% de la forêt mondiale, ont encore une certaine capacité d'expansion mais elle sera de plus en plus limitée car les espaces propices se font plus rares et ils sont très convoités par les agriculteurs.

Le commerce international

Le commerce international des produits forestiers est souvent mal connu dans son ensemble. C'est pourtant un secteur économique important (228 milliards US$ en 2015 selon la FAO), très dynamique et vital pour de nombreux pays. Le développement du commerce international des produits forestiers est spectaculaire : en 30 ans, le commerce international de produits forestiers a été multiplié par 5, et il a doublé dans la dernière décennie.

Une proportion importante de la production mondiale est exportée (ex : un tiers de la production de pâte à papier et de sciages de résineux). La globalisation a assuré jusqu'à maintenant un certain équilibre de vases communicants entre les différents continents. Les échanges ainsi établis ne sont cependant pas toujours très fluides car les marchés diffèrent par leurs spécifications, leurs demandes ne sont pas synchrones et de nombreux facteurs aléatoires peuvent se combiner pour compliquer ou faciliter les échanges.

L'ensemble des produits, des flux et des acteurs du commerce international a considérablement évolué dans les quinze dernières années principalement par ce que le centre de gravité de la filière bois mondiale s'est déplacé vers l'Asie, premier marché mondial. Ceci vaut pour l'industrie comme pour le commerce international.

Notons qu'au niveau mondial la corrélation entre pays forestier et pays exportateur est très aléatoire. Prenons pour exemple la forêt européenne : avec ses 200 millions ha elle ne couvre que 5% du total du couvert forestier mondial mais, en valeur, elle assure presque la moitié des exportations mondiales. Par contre la Russie et ses immenses forêts (22% du couvert mondial, 50% des résineux) ne contribue, en valeur, que pour une faible part à la valeur totale du commerce international car elle exporte peu de produits élaborés.


Les flux

Deux tendances irréversibles sous-tendent le commerce international des produits forestiers. La première est celle de la globalisation. Grace aux progrès spectaculaires de la logistique, on monte aujourd'hui des industries de première et deuxième transformation dans des pays qui ne disposent pas (ou pas suffisamment) de ressources forestières. Précédemment ces industries étaient installées ou près de la ressource (ex Pays Nordiques ou Amérique du Nord) ou près des marchés (ex Japon et Europe Méridionale). Aujourd'hui la disponibilité de financements et un environnement favorable aux investissements, surtout si associés à une disponibilité de main d'oeuvre peu coûteuse, constituent les critères essentiels de décision. Les exemples sont nombreux et la Chine en est plus le frappant.

La deuxième tendance est d'ajouter le plus de valeur possible localement en poussant la transformation aussi loin que possible dans le pays d'origine, c'est-à-dire d'exporter de moins en moins de matière première (ex grumes et pâte) et de plus en plus de produits transformés, semi-finis ou finis. C'est dans cette logique que la plupart des pays tropicaux ont maintenant mis en place des règlements contraignants limitant ou interdisant l'exportation des grumes, voire celle des sciages bruts de grosse section. Pendant longtemps plus de 80% du commerce international s'est effectué entre pays industrialisés, une partie mineure de la matière première provenant des pays en voie de développement. Ceci est en train de changer rapidement.


Le cas de l'Afrique

La filière commerciale tropicale est très particulière et en rapide et profonde évolution. La démographie et le développement économique de nombreux pays tropicaux se traduisent par une forte croissance de la consommation locale et une réduction de disponibilité de matière première pour l'export, tendance qui ne pourra que s'accentuer dans les décennies à venir.

On constate l'établissement d'un flux consistant et croissant Sud > Sud se substituant progressivement au traditionnel flux de matière première Sud > Nord.

Le cas de l'Afrique est très particulier. Alors que les courbes de prospective démographique montrent déjà un infléchissement du taux de croissance démographique pour tous les autres continents, l'Afrique affiche toujours une croissance démographique hyperbolique. D'ici 2050 la population africaine (actuellement 1,2 milliard d'habitants) va doubler et, par exemple, en 2030 le Nigeria deviendra le 3ème pays le plus peuplé du monde (devant les USA). Avant la fin de ce siècle un tiers de la population mondiale sera africaine. Une des conséquences inévitables sera que l'Afrique s'acheminera rapidement vers l'autoconsommation d'une large part de ses productions premières. La production des forêts africaines, entre autres, (15% de la forêt mondiale) sera essentiellement consommée localement. On peut donc prévoir l'arrêt des exportations de produits forestiers de base et, si on inclut le papier, l'Afrique deviendra un importateur net de produits forestiers.


Exporter ou transformer ?

Le développement rapide, et même quelquefois surprenant, de certains flux a généré ces dernières années des débats. Dans les pays industrialisés comme dans les pays en voie de développement, les conflits sont latents entre exportation de matière première et transformation locale. Les industriels français, par exemple, se préoccupent de l'exportation de grumes de chêne vers la Chine.


Le bois énergie

La production d'énergie est de loin la première utilisation mondiale du bois. Les produits utilisés pour le bois énergie proviennent de résidus de coupes forestières ou champêtres, de produits connexes de transformation, de biocarburants à base de bois et trop souvent aussi de pillage pur et simple. Dans le monde la moitié de la production de bois est utilisée comme combustible (Actuellement 1,8 md m3 sur une production totale de 3,5 md m3). Dans de nombreuses régions le bois est indispensable pour le chauffage et la cuisson des aliments. Dans l'Union Européenne elle-même le bois compte à peu près pour la moitié de la production d'énergie renouvelable (plus de 40% en France). Le cas de l'Europe est d'ailleurs intéressant. L'Union Européenne s'est engagée à augmenter la part des sources renouvelables dans sa production d'énergie. Actuellement elle atteint ses objectifs en recourant à des importations massives (surtout d'Amérique du Nord) de bois énergie (surtout sous forme de granulés). Le flux est bien établi. La conversion au bois de grandes centrales thermiques au Royaume Uni (ex. Drax) en est un exemple étonnant. On peut d'ailleurs douter de la pérennité de l'équilibre actuel car les études de prospective montrent que, pour l'instant, la consommation d'énergie double tous les 35 ans.



Technologie et innovation : bientôt des gratte-ciels en bois

Le bois est un matériau moderne qui bénéficie de gros investissements en recherche. Le fait qu'il provienne d'une ressource renouvelable assure au bois un environnement normatif et fiscal favorable à une recherche de pointe. Dans le monde de nombreux laboratoires travaillent sur le développement d'un vaste éventail de nouveaux produits. Un axe d'exploration important est celui de la substitution des fibres (textiles et autres) d'origine fossile par des fibres à haute performance dérivées du bois. La liste des produits nouveaux est longue : matériaux composites, bioplastiques, etc. Le bois est un matériau à forte résistance mais de faible densité et une des innovations récente et très spectaculaire est celle des panneaux de structure contrecollés (CLT). On construit maintenant des immeubles de grande hauteur dont la structure est essentiellement composée de panneaux CLT et qui répondent aux critères de sécurité les plus exigeants. La course au record de hauteur est lancée.


Le cas de la France

La France est dotée d'une grande et belle forêt (17 millions ha, 4ème forêt européenne) et d'une filière bois importante (440 000 emplois). La forêt française a un potentiel important car la récolte annuelle de bois (42 millions m3/an) est largement inférieure à l'accroissement naturel de la forêt (plus de 80 millions de m3/an).

Et pourtant la France affiche un déficit chronique de la balance commerciale de sa filière bois. Ce déséquilibre provient d'une substantielle importation de produits à haute valeur ajoutée (ex : papiers et meubles) et même de certains produits de première transformation (ex : sciages de résineux de structure). Ces importations (la France est le 8ème importateur mondial de produits forestiers) ne sont pas compensées en valeur par l'exportation de matière première (ex : grumes ce chêne ou de hêtre) éventuellement réimportée ensuite sous forme de produits finis, parquet par exemple.


Conclusion

La gestion durable des forêts est une nécessité reconnue par nos sociétés. Le bois, matériau moderne et d'origine renouvelable, s'impose comme solution économique et environnementale dans de nombreux domaines. Une énorme demande de produits forestiers arrive. Le futur dépendra de la gestion de la ressource et des investissements dans l'innovation.

L'histoire s'accélère mais le temps des hommes n'est pas celui des arbres,

et le futur est déjà là.


Pierre Marie Desclos est un des spécialistes mondiaux de l'analyse et de la prospective des marchés et des flux des produits forestiers. Auteur de nombreux articles et publications, il parcourt le monde pour enseigner et donner des conférences sur le futur de la filière bois et des marchés internationaux.

Après un début de carrière en France dans la construction bois et après avoir représenté en Europe pendant vingt ans le conseil des industries forestières de l'Ouest Canadien (COFI) il a créé en 1993 un bureau d'expertises et de conseil basé à Rome, opérant pour les principaux groupes et organismes internationaux.

Il a été vice-président de l'Ecole Supérieure du Bois (ESB), il y a enseigné le commerce international des produits forestiers. Il fait partie du groupe de spécialistes des marchés et du marketing des produits forestiers des Nations Unies (CEE Genève).

Pierre Marie Desclos est ingénieur ESB et membre de la Société des Experts Bois.
Il est chevalier de la Légion d'honneur.


Pour plus de détails, voir : www.desclos.eu


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PHOTOS : PM DESCLOS : Pierre Marie Desclos, Camion de grumes, Produits de pin, importation portuaire, immeuble en bois à Vancouver.


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