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Section de l'Orne

DARYUSH SHAYEGHAN, Grand philosophe persan (24 janvier 1935 / 22 mars 2018) Universitaire et lien entre la Perse éternelle et l'Occident.
« L'Âme poétique Persane » (Albin Michel nov 2017) par Darius Shayegan. Philosophe, professeur, francophone et francophile. Elève d'Henry Corbin (le plus grand orientaliste français) s'est penché sur Baudelaire et a écrit en persan une somme sur ce grand poète français. Darius affirme que nous ne reconnaissons pas, puisque nous l'ignorons, son influence sur l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie et sur le symbolisme russe. Réédité à la grande surprise de l'auteur à trois reprises en Iran, (une quatrième depuis 2018), Darius lors d'un passage à Paris a effectué un pèlerinage au cimetière du Montparnasse. Quelle fut sa stupéfaction alors que les 5 grands poètes dont il nous parle dans son ouvrage (Ferdowsî - 934 – 1020 -, Hâfez - 1325 - 1389, Sa'dî - 1213 - 1292, Omar Khayyâm- 1048 - 1122, Molâwnâ Jalâlodin Rûmî -1207 – 1273) ont chacun un mausolée visité par les foules de constater la misère de la tombe de Baudelaire qui le choque. Enterré aux côtés de son beau-père honni, le Général Aupick.


Ce reproche vif lâché Darius se replonge dans l'Âme poétique persane.Ces cinq poètes qu'il présente chronologiquement. Mais il précise que cette chronologie n'a quasiment aucun sens pour les Persans. Ces 5 poètes ont vécu solitaires Ferdowsi à Tûs dans le Khorâsân au sein d'un magnifique jardin se consacrant à son oeuvre le Shânâmeh. Omar Khayyâm, on verra que tout est mystère autour de son oeuvre et de son être, peut être considéré comme athée ou soufi (ainsi n'est pas perdu pour l‘islam un très grand poète sybilin ?), vécut à Nishapur (Neyshâbûr) loin de la cour Seldjoukide (seljûkîde), Mowlânâ Rûmî passa une grande partie de sa vie à Konyâ en Asie Mineure. Hâfez ne quitta quasiment jamais sa ville bien aimée, Shirâz. S'âdi fut lui un homme de cour, un grand voyageur sa langue et le modèle de son comportement a marqué le persan cultivé actuel.


Les soixante mille distiques du Shânâhmeh de Ferdowsî (934-1020) sont cinq fois plus vastes que la Divine Comédie de Dante. Dans ce poème épique, la Chevalerie des anciens rois perses fascine Ferdowsî. Le Bien et le Mal s'opposent au travers de personnages symboliques. Le Shânâmeh est truffé de tragédies à la grecque. Les destins sont connus mais implacables. Rostam va tuer son fils et sait qu'il sera damné. Esfandîyâr sait qu'il va être tué par son père, lui pardonne et lui confie l'éducation de son fils. La destinée est aveugle et irréparable. L'épopée de l'homme parfait Kay Khosrow débouche sur une vision eschatologique puisque Khrosrow rejoint l‘ange Sorush. Le Bien et le mal s'opposent alors que l'homme chevaleresque est l'âme du monde. Les archétypes proviennent des tréfonds de l‘Iran ancien des Avesta de Zoroastre. C'est une lutte cosmique et Ferdowsi décrit l‘homme parfait en la personne de Kay Khrosrow détenteur du Graal.


La tragédie est le fil conducteur la mort tragique est une constante. Le héros peut la devancer. Rostam tue son fils Eskanfidiyar. Le fils se fait tuer par le père désespéré qui doit accomplir son acte. Le fils occis pardonne au père et lui confie l'éducation du fils on le répète. Ce sont des accents qui s'apparentent aux tragédies grecques. Mais on sait que les Mèdes ont une histoire intriquée avec les Héllènes. L'Iran ancien est l‘âme du Shâhnâmeh. Le Farvahar zoroastrien reste la colonne vertébrale de l'oeuvre de Ferdowsi.


Le Farvahar est sur tous les frontons des temples zoroastriens et sur certains monuments, comme le tombeau du grand poète persan, Ferdowsi, dans l'ancienne ville de Sous. Il symbolise le progrès, l'évolution et la perfection qui élèvent l'homme et lui apportent le bonheur suprême. Il est basé sur les trois principes fondamentaux?: « Les bonnes pensées, les bonnes paroles et les bonnes actions », symbolisées par l'aile à trois branches de Farvahar et l'univers sans fin (le grand anneau central), associés aux deux idéaux essentiels que sont la sagesse (les traits de son visage) et l'amour (le plus petit anneau, symbole de dévouement entre ses mains), se déplaçant en avant pour conduire l'homme vers le progrès, la droiture, et vers un destin heureux (ses ailes étalées). « La Croix » Agnes Rotivel.


Cette épopée s'arrête et ce n'est peut-être pas un hasard à la date de l'invasion arabe. Après l‘invasion la Langue restera fondamentalement persane mais intègrera nombre de mots arabes car cette civilisation musulmane de la péninsule arabique, qui a créé un empire au contact de nombreuses cultures et englobant beaucoup d'autres peuples enrichit ses concepts et ses connaissances.


Hâfez peut être le plus grand. Il doit vivre avec son temps. Celui des Mongols descendants de Gengis Khan (Hulagou) et de Tamerlan. Conquérants d'une violence barbare. Il est insolent « mais il connait le coran par coeur » c'est ce que traduit son nom « Hâfez ». Il est sensible à ce qu'enseigne Mohammed, mais il est rebelle aux confits dans la religion. Il vit dans son Chirâz où il aime et chante les femmes et le vin. Il aime les femmes et les tripots. Le vin et la jouissance.


« Hâfiz pratique les plaisirs mène joyeuse vie, mais ne fait pas
comme tant d' autres, du Coran le piège de l'hypocrisie »

Il écrit aileurs :
« Au cabaret de ceux qui savent, je vois les flammes d'or de Dieu,
C'est bien étrange que de voir telles lumière en tel lieu »



Il doit vivre et pour cela avoir des mécènes. Les seigneurs de Chirâz le seront ou constitueront ses pires ennemis. Dont un jaloux de ses poèmes lui-même poète mirliton qui le bannira. Il se réfugiera à Yazd (ville de Zoroastre et des tours du Silence) où le maître de la région sera pingre. Il se réfugiera à Ormuz où il sera accueilli en artiste vénéré. Il revient à Chirâz où il est protégé par un puissant. Il vit à l'époque de Timour Leng (le boîteux, notre Tamerlan) qui conquiert Chirâz, vile ouverte après avoir conquis Ispahan et décapité près de 100 000 habitants. Il reçoit Hâfez qui voulait offrir « Mon bel ami Turc de Chirâz, s'il prend mon coeur de ces mains là, pour sa mouche je donnerais et Samarcande et Boukhara ? » Hélas oui mon maître répond Hâfez. Pour un poil sur la lèvre tu offrirais mes capitales ? « C'est pour des dons de la sorte que je suis devant toi démuni et pauvre » répond Hâfez. Cette répartie sauve Hâfez grâce au sourire de Tamerlan. Se non e vero, e bello. Alors que Hâfez écrit le Sâqi Nâmeh (Ode au Vin) sous la protection de Mansour qui a repris la ville après le départ de Tamerlan celui-ci reviendra conquérir la ville heureusement après la mort de Hâfez.


Hafez est un poète du XIVème siècle. Shayegan en fait à juste titre un des plus grands poètes lyriques et mystiques de tous les temps. Shirâz est son cocon. Il est « l'interprète des mystères » et utilise « la langue de l'invisible ». Il est le dernier grand poète de l'Iran. Il domine la langue qu'il « tyrannise » et il offre à ses prédécesseurs la, quintessence de leurs legs. Son Divân est un recours encore aujourd'hui car il connaît et côtoie en confesseur la détresse de l'âme et des coeurs. Il est mystique mais déteste et le fait savoir les fagots et les dévôts. Il est le génie de la poésie persane car il est une symbiose, « un miracle », entre la sève millénaire de la culture de l'Iran ancien et la prophétie de la révélation mohammadienne. Shayegan en fait l'auteur de l'Humanitas de tout l'Islam oriental et iranien. Le monde ou évolue Hâfez est un monde clos qui ignore l'évolution extérieure. Tout Persan, de quelle origine qu'il soit, a un lien secret avec Hâfez et se rend en pèlerinage vers son mausolée car dit le poète :

« Ouvre ma tombe après ma mort et vois toi-même,
Que par la flamme qui me consume, la fumée de mon linceul s'élève ».


On peut trouver dans ces vers le résumé de la vie de mystique et de libertin d'Hâfez.

« Conduis vers moi sur mon tombeau, un beau chanteur avec du vin
et qu'en dansant je boive encore, m'échappe à nouveau et m'élance »


Ce mausolée a été visité au XIXème siècle par Morier un diplomate anglais (auteur « des Aventures de Hadjji Baba », d'Ispahan, puis par Julien Viaud (Pierre Loti). Les deux s'extasient sur ce tombeau en marbre de Tabriz diaphane. Pierre Loti se recueille sur tous ces Persans qui ont demandé que leur tombe jouxte celle de ce poète récité aussi bien par les élites que par les caravaniers durant leurs périples. Sur une paroi un artiste a gravé « d'une plume plutôt que d'un ciseau » une ode de Hâfez. Ce tombeau érigé par Babour Shah (petit fils de Tamerlan) laisse des traces indélébiles à tout observateur. Pour ma part je l'ai visité en 1971 lors de mon service militaire comme VSNA.


En Europe à l'époque de Hâfez, la France sort de sa guerre de cent ans et de ses rois maudits. En Italie, Catherine de Sienne admoneste le Pape. Marco Polo, Petraque et Dante écrivent respectivement Il Millione (Le Livre des Merveilles), les poèmes du Canzionere et la Divina Commedia et transforment le paysage et les mentalités. L'Europe s'ouvre. En Perse Hâfez clôt le cycle de ces 5 grands poètes. En 822 la première « université » ( « La Maison de la Sagesse ») ouvrait à Bagdad (calife Al Mamum fils du Grand Haroun al Rashid) ses portes au moment où Charlemagne ouvrait l'école aux enfants. En France la guerre de cent ans a laissé un vide on ne côtoie plus de Ruteboeuf, de Chrétien de Troyes.


Pour Darius, Hâfez est tout ce que compte l'art iranien : la dextérité des orfèvres, l'art des émailleurs, le rêve des miniaturistes, les coupoles des mosquées d'azur, la floraison des tapis où le soleil central engendre le jardin enchanteur du paradis. Ce poète ésotérique est le plus populaire d'Iran. Peut-être, car comme pour le Coran, moins on le comprend mentalement plus on s'en imprègne spirituellement. Le message implicite permet à l'âme de se construire, et l'ésotérisme de Hâfez provoque chez tout individu le désir de fouiller dans sa propre mémoire et dans son propre être. Le ghazal (l'ode) de Hâfez est à facettes multiples. Chaque distique semble provoquer une onde qui se cristallise dans le suivant. On est obligé, en cherchant à comprenant Hâfez, de se couler dans les noms de Dieu explorés par les soufistes. Ils sont quatre primordiaux et se divisent en Ésotérique « bâtin », Exotérique « zâhir » le Premier « awwal » et le Dernier « âkhar ». Ils sont les mères des noms. Ils sont liés en l'unicité consubstantielle d'Allah. Ils sont aussi reliés aux deux arcs de descente « azal » et d'ascension « abad ». Enfin les noms Premier et Exotérique sont des noms pré-éternels « azalî » fondateurs du monde et les noms Dernier et Ésotérique « abadî » sont post-éternels donc annihilateurs du monde. Cette gymnastique de la conscience Hâfez en joue dans ses ghazals par des exercices de l'esprit créatif et mystique qui n'autorisent pas le repos du lecteur puis du « récitateur ».


La poésie de Hâfez est construite autour d'un aller-retour permanent. La beauté constatée est déjà source de séparation future. Ce qui imprime aux Ghazals de Hâfez une nostalgie permanente. La nuit de la séparation succède au jour de l‘union. Hâfez est incontestablement un mystique imprégné du Coran. Il serait trop long et difficile à nous occidentaux de rentrer dans ce lyrisme mystique qui enchante l'âme persane.
Dans le « Divan » Hâfez est un poète mystique. Hâfez tient Dieu pour le plus grand, le Roi suprême de la création et le Maître de nos destins. Pour autant il ne pose pas un joug sur les existences.

« Si ma demeure est devenue, malgré moi, le clos des dévôts
pourquoi m'y ont-ils enchaîné ? Mon corps le tenaient-ils à crime ? »


Hâfez c'est aussi le « Rend » un mot difficile et pour l'occident et pour les autres pays d'orient. Comment le présenter car il contient ses propres antagonismes. Ce « Rend » décrit l'âme persane et donc sa complexité qui dans ses facettes inclut la « taqqiye » (l‘arcane), l'excès du fanatisme lorsqu'il est mené par de puissants meneurs de foule. Il est l'expression selon Corbin de « la démence de l‘inaccessible » mais tout cela procède lorsque le « Rend » est hors déviation, d'un immense amour divin. On retrouve cette notion de « Rend » plus pratique chez Sâ'di, plus mystique exaltée chez Jalâloddîn Mowlânâ Rumî, plus stellaire chez Omar Khayyâm et vraiment divinement folle chez Hassan-e Sabbâh (le vieux de la montagne, le père des assassins, le fondateur de l'Ismaëlisme)). Ce « Rend » ne s'est pas mieux exprimé peut-être en Iran que par les évènements récents qui ont ébranlé le monde (orient et occident confondus). Hâfez est un poète libre de sa pensée et de l'espace qu'il lui accorde. Tolérant il a une vision ouverte de ce que les textes saints lui offrent et il est définitivement hostile au fanatisme et à l'ignorance de l‘autre.


« Ne juge pas les libertins inspirés toi qui vantes ta pureté
Les fautes des autres jamais ne te seront imputées
Que je sois vertueux ou pêcheur que t'importe, occupe-toi de toi-même
A la fin chacun moissonnera ces graines qu'il a lui-même semées
Tout homme aspire à l'ami, l'ivrogne aussi bien que l'éveillé
Partout est la maison de l'amour, la synagogue aussi bien que la mosquée »

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Le livre de Shayegan débouche sur l'âme cela est incontestable. Ce qui est magnifique est que cette âme, qu'un auteur à succès récent prétendait qu'aucun instrument scientifique n'avait décelé le siège, est universelle. Elle l'est quand on suit mysticisme et lyrisme de Hâfez, éthique et chevalerie de Ferdowsi, comportement social et lyrisme de Sa'di, la mort et la vanité des choses dans Khayyam est présente partout d'autant que cet auteur poète posthume était un scientifique contesté par les fanatismes religieux de son époque.


Sa'dI nait à Chiraz vers 1200 ? comme un peu plus de cent ans plus tard Hâfez. Il est enterré vers 1295 dans son mausolée, entouré d'un bassin où nagent des cyprins dorés sacrés, à Chirâz comme Hafez cent ans environ plus tard. Il vit du temps des mongols Ilkanides (Gengis Khan) comme Hâfez vivra au temps des mongols Timourides (Tamerlan, Timour Leng). Sa'dï vivait heureux sous ‘ombrelle du Seigneur de Chirâz qui le protégeait en bon mécène. L'arrivée de Gengis Khan le fait fuir. Pendant vingt ans il va parcourir l'Afghanistan, le Turkestan, l'Inde, l‘Arabie, la Syrie. Prisonnier au Proche Orient des croisés il est esclave 7 ans à Tripoli et racheté pour dix dinars d'or par un Alepin qui lui donne en mariage sa fille. Il rencontre brahmanes et populations diverses. Il va au Yemen où il se remarie et où meurt son fils en bas âge. Il effectue 13 fois le pélerinage à la Mecque. Il effectue des séjours à Jérusalem. Alors qu'on peut le trouver affamé en Ethiopie et en Égypte il finira par regagner son Fârs natal.

Les soubresauts en Perse se calment et son mécène Abou Bakr ben Saad ben Zengui poursuit son règne du Fârs à Chirâz. L'année où Sa'dî écrit le Boustan (1257 le Jardin des parfums et des fruits ou le Verger) puis le Gulistan (1258), Hulagou, un petit fils de Gengis Khan envahit la région, massacre les habitants et met à sac Bagdad (durant quarante jours). Mais Abu Bakr son mécène, atabeg du Fars, compose avec l'envahisseur et moyennant un énorme impôt maintient le Fars en paix. C'est à ce protecteur que Sa'dî dédiera ses deux oeuvres majeures. Il lui empruntera son nom de poète puisque le sien est en réalité : Abu-Muhammad Muslih al-Din bin Abdallah Shirâzi.


Sa'dî sera traduit en français pour la première fois en 1634 par André de Ruyer (diplomate) sous Louis XIII. Lazare Carnot (« le Grand Carnot ») admirateur du poète donnera Sadi comme prénom à l'un de ses fils (lui-même sera l'oncle de Sadi Carnot, Président de la République assassiné par Caserio). Abou Becr Gouverneur du Fars et protecteur de Sa'dî meurt. Reconnu comme un conteur et moraliste hors de pair. Sa'dî poursuivra son existence au calme à Chirâz. Il meurt très vieux pour l'époque aux environs de 90 ans (ses dates de naissance et de décès sont imprécises à deux ou trois ans près chacune). Il aura « passé 30 ans de sa vie à étudier, 30 ans à voyager, et 30 ans à exercer sa piété » dira Delhomme un des grands connaisseurs français de Sa'dî.


Ses voyages ont ouvert son esprit et font de lui le conteur et le moraliste qu'admirent ses lecteurs. Le Gulistan la plus connue des oeuvres peut être de Sa'adî est divisé en 8 chapitres : Touchant à la conduite des rois, Touchant à la conduite des derviches, Touchant à la modération des désirs, Touchant les avantages du silence, Touchant a jeunesse et l'amour, Touchant aux atteintes de l'âge, Touchant à l'influence de l'éducation, Touchant les bienséances en société. Shayegan parle de son oeuvre en rappelant que Sa'dî mêle harmonieusement distiques et prose. Pour un spécialiste de Sa'adî Mohammad Ali Foroughi les iraniens se demandent comment, Sa'adî, parle toujours un langage contemporain. Mais il en est rien c'est Sa'adî qui a légué un langage et un comportement encore en vigueur sept siècles après sa disparition. Ces 8 chapitres font comprendre que contrairement à Hâfez le mystique, Sa'adî d'un langage fleuri certes mais précis a été un moraliste qui a réussi à tempérer pulsions, élans chaotiques et désordre de l'âme. Cette réussite toujours reconnue comme constitutive du comportement iranien est la source des pélerinages à son mausolée.


On peut trouver et tout le monde souligne ce détail capital que Sa'adî peut vanter le mensonge. On connait l'anecdote. Un condamné à mort par le sultan l'injurie. Le sultan n'a pas bien entendu et un vizir brode pour pacifier et provoquer la grâce du Sultan. Un Vizir concurrent s'insurge et raconte la vérité. Le sultan condamne cette vérité créatrice de trouble et vante le mensonge pacificateur « un mensonge opportun est préférable à une vérité qui sème la discorde ». Toutefois Shayegan précise que toute l'oeuvre de Sa'adî vante la Vérité. Citons dans le chapitre I « Si on t'enchaîne pour avoir dit la vérité, mieux vaut rester enchaîné pour avoir dit la vérité que t'en délivrer par le mensonge ».


Sa'adî dans ses huit chapitres applique une nostalgie manifeste, puisque la puissance divine qui est immuable « n'espère pas de fidélité de la part des rossignols, car à chaque moment ils chantent d'une rose différente ». Il ne peut exister une évolution sociale face à Dieu qui ne devient pas à la fin ce qu'il est en réalité. Il veut protéger l'homme et l'éduquer pour qu'il évite les mésaventures et se soumette au pouvoir et d'autre part laisser ouverte la porte de l'au-delà. Sa'adî est un derviche. Le soufisme l'a influencé. Grâce à lui Sa'adî se place au-dessus des oulémas. Sa conception de la morale dispose d'une dimension beaucoup plus large que la morale traditionnelle » (Fouchécour) dailleurs Sa'adî affirme :

« Depuis quand la raison et la loi ont-elles permis
Que la Sage échange sa religion contre des biens acquis »
Boustan
Sa'adî est assez content de lui et croit dur comme fer à l'ascendant de sa verve incantatoire rajoute Shayegan :

« Si l'intelligence et la lucidité inspire ta parole,
Essaie de t'exprimer comme Sa'dî sinon tais-toi »
(Boustan)

Comme Confucius en Chine Sa'adî cherche à émousser les arêtes tranchantes de l‘ego, en, aplanir les aspérités et à en arrondir les angles. Pour les grecs la « Paidea », l'idéal façonné, est ce que Sa'adî préconise. La paidea de Sa'adî est conditionné par l‘idéal de l'homme qui se retrouve dans sa création par Dieu.
« l'homme accède à un lieu d'où il ne contemple rien que la face de Dieu,
vois vers quel haut rang s'élève la place de l'humanité »
(Ghazaliyat)

Que dit Shayegan : les canons de Sa'adî se sont imposés au cours des siècles. Il a constitué un manuel de conservation des bons usages. Il a déterminé le caractère de tout homme civilisé. Le savoir consiste à accumuler les rites de bienséance, à faire de la mémoire un livre ouvert (accessible à tout moment par tradition orale prévalente), e tact équivaut à dire le bon mot au bon moment évitant ainsi les heurts et frictions et enfin la pensée est un acte de commémoration c'est-à-dire l'actualisation de ce qui gît dans le creuset commun (on dirait aujourd'hui les valeurs communes ?). L'homme agit selon des normes culturellement prévisibles insiste Shayegan.

Shayegan ajoute ces vers du Boustan qui dit-il résument l'humilité, la gnose, l'Être et le Néant réunis que prône Sa'adî comme valeurs acquises :

« Une goutte de pluie descendit du nuage
Elle eut honte lorsqu'elle vit la mer sans rivages
Car si la mer est là à quoi suis-je utile ?
Si elle existe vraiment je ne suis que chose futile
Quand il se scruta avec l'oeil de l'humilité
Elle cultiva, grâce à son âme, une superbe coquille
Le Ciel l'éleva à un tel rang suprême
Qu'elle devint une perle rare en elle-même
Si elle eut tant de hauteur, c'est qu'elle consentit à ne pas être
Elle frappa à la porte du néant pour enfin apparaître »



Sa'adî, nous rappelle Shayegan, dans ses préceptes et maximes ouvre toutes les voies de la sagesse : il nous invite à la charité, à la générosité, à l'humilité en nous débarrassant de la morgue et de l'arrogance, il nous conduit au contentement simple et à la soumission à la volonté divine. Il préconise pour a sérénité quotidienne la reconnaissance et la gratitude car tout découle de la foi et de la miséricorde divine. Finalement pour un Persan il peut choisir l'éthique chevaleresque de Ferdowsi et les vertus du Farvahar, soit s'intégrer dans la dialectique de l'amour avec Hâfez et Mowlânâ Rûmi, soit se marginaliser en ermite avec Khayyâm. Ernest Renan (1823 – 1892) a parfaitement expliqué pourquoi ce poète est bien reçu en occident « Saadi est vraiment un des nôtres. Son inaltérable bon sens, le charme et l'esprit qui animent ses narrations, le ton de raillerie indulgente avec lequel il censure les vices et les travers de l'humanité, tous ces mérites, si rares en Orient, nous le rendent cher. On croit lire un moraliste latin ou un railleur du XVIe siècle» dit-il rejoignant l'orientaliste Joseph Héliodore Sagesse Vertu Garcin de Tassy (1794 – 1878)
OMAR KHAYYÂM (1048 – 1131).Le poète le plus difficile d'accès au moins pour l'occidental. Il nait à Nichapour dans le Khorasan. Philosophe, poète mathématicien. Sa personne est hermétique, solitaire, taciturne, peu liant, marginal. Ses poèmes sont en persan, ses travaux scientifiques en arabe. Il a été à la demande de Malik Shah un réformateur du calendrier Jelaléen - (avec introduction d'une année bissextile). Directeur de l'Observatoire d'Ispahan il mesure la longueur d'une année : 365,242 198 581 56 jours. Son calendrier est plus précis que le grégorien, né des siècles plus tard. Ses poèmes seront connus à titre posthume. Omar Kayyâm est presque contemporain d'Abû Rayhân al-Bîrûnî , 973 – 1048, né dans le Kwharezm de langue perse région appartenant au Grand Iran, (Philosophe, médecin, mathématicien et astronome qui a étudié la rotation de la terre sur elle-même et autour du soleil et a été l'auteur en persan d'une Histoire de l'Inde qui est une somme, il était collègue d'Avicenne). Il succède à d'autres grands noms de la science arabe certes, comme celui de Muhammad ibn Mûsa al-Khuwarizmi connu sous le nom d'al-Khwarizmi (latinisé en Algoritmi) inventeur de l'algèbre et de l'algorithme (nom attribué par analogie à son nom latinisé) né en 780 dans le Khwarezm dans le Grand Iran d'alors et mort à Bagdad en 850. Il fait partie de la « Maison de la Sagesse » première « Université au Monde ». Ces précisions pour rappeler que l'âge d'or de l'Islam du califat abbasside coïncidait avec une ébullition scientifique, philosophico-intellectuelle et poétique persane.

Shayegan nous rappelle que la production du poète est d'une qualité remarquable mais peu abondanteLes Robâ'iyat (des quatrains 4 lignes dont 3 au moins riment) d'Omar Khayyâm sont peu nombreux mais surtout ils génèrent de nombreux Robâ'iyat apocryphes. Le quatrain est adapté à la pensée forte de Omar Khayyâm. Les spécialistes en qualifient de 72 (‘Ali Dashti : Dami bâ Khayyâm) à 178 (‘Ali Foroûghî - Robâyât –e Khâyyâm-e Neyshâbûrî en passant par 143 (dont un tiers au bénéfice du doute) de Sâdegh Hedâyât Târânehâh-ye Khayyâm (« Les Chants d'Omar Khayyâm » - 1934). Les certains sont au nombre d'environ 100 et les vraisemblablement authentiques au maximum 170. La copie a fait florès tant le modèle est tentateur.Il a écrit un autre ouvrage Le Nowrouz Nameh » (Le livre de la nouvelle année) en langue pahlavi (le persan moyen). Qui loin de l'Islam recense prudemment les croyances et légendes de l'Iran ancien.


Omar Khayyâm vit à une époque où les Mo'tazilites (prôné par Al-Mamun calife abbasside de Bagdad, fils d'Haroun al Rashid, celui des « Mille et Une Nuits »), une école islamique rationaliste, est supplantée par le Hanbalisme. Une des 4 doctrines orthodoxe du sunnisme, plutôt stricte, les trois autres sont : le Shaffeisme, l'Hanafisme et la plus ancienne le Malekisme, chacune aujourd'hui est majoritaire dans diverses parties du monde musulman. Elles ne sont pas incompatibles entre elles alors que Chiisme et sunnisme continuent à se battre férocement comme jadis en Europe Catholiques et Protestants. Les ash'arîtes qui avaient à l'époque d'Omar Khayyâm de l'influence dans le domaine de la pensée se détournaient du Mo'tazilisme, préféraient largement les « sciences religieuses » aux « sciences naturelles » et surtout rejetaient « la philosophie » dont ils se méfiaient. Al Ghazâli à ce moment même écrivait son ouvrage « Tahafôt al falâsifa » = destruction des philosophes. On comprend donc que cette méfiance environnante vis-à-vis de la pensée pure philosophique, explorée en quatrains ne permet pas à un homme indépendant comme Omar Khayyâm de s'épanouir et de produire ses oeuvres philosophiques et poétiques sans réserve. Ses Robâ'iyat seront connus à titre posthume cent ans après sa mort. Quoique moins expansif et véhément que Hâfez, il détestera fagots et dévots. On comprend, que secrets, car dangereux, ses cent quatrains sont le reflet exact d'une pensée qui se précise tout au long d'une existence de 83 ans où seules seront écrites ses réflexions essentielles.


Darius Shayegan va devoir être très pédagogue pour nous expliquer la quintessence de la démarche d'Omar Khayyâm. Il est soufi donc ésotérique ou athée donc exotérique. Sa pensée est subtile et peut être expliquée de diverses approches. Sa pensée simple fuit entre les mains « comme le sable » dit Shayegan. Ce qui est clair cependant : ce monde n'a ni commencement ni fin, tout est éphémère. La mort nous guette à chaque instant. Elle surgit de sa cachette brusquement et nous dit « me voici ». Le fondement du monde est absurde et cruel. Même les plus illustres esprits n'y ont rien compris et :

« n'ont pu mener au jour le chemin de cette nuit ténébreuse » il précise même « ils ont bien murmuré quelque fable puis se sont évanouis » .

Il persiste « Il n'y a ni résurrection, ni retour vers quelque origine, ni l'espoir qu'après cent mille années nous puissions croître comme l'herbe tendre ».


D'ailleurs ajoute Khayyâm s'il fallait refaire le monde « je le construirais de telle sorte que l'on puisse accéder à son désir sans peine » . Inutile d'attribuer au monde nos propres défaillances il est plus impuissant que nous. Il est une « lanterne magique » autour de laquelle nous tournons égarés. C'est l'astronome qui parle fasciné par le monde des astres qui lui semble bien représenter cette lanterne magique immuable et silencieuse. Nous sommes des marionnettes sur le théâtre du monde qu'une main invisible fait disparaître dans « le coffret du néant. ». D'ailleurs ceux qui se sont en allés d'ici-bas ne sont jamais revenus pour nous conter ce qui est advenu « des voyageurs du monde ». A ce stade en effet tout est simple Omar Khayyâm est athée ? ou tout au moins partisan d'une école islamiste dahrîyûnn (école matérialiste islamiste). Mais rien n'est simple chez Khayyâm.


Le monde pour Khayyâm a deux portes l'une d'entrée et l'autre de sortie. Avant et après c'est le néant. Pendant c'est l'éphémère puisque la mort nous espère. Shayegan balaie cette analyse trop simple par une étude fouillée. Il fait appel à Platon et Nietszche pour nous rendre accessible son raisonnement. Omar Khayyâm pense que l'instant échappe à la durée et cette durée est un éternel retour des phénomènes semblables aux précédents. Sans l'homme puisque pour Omar Khayyâm « le voyageur du monde » ne revient jamais.


La métaphore est simple. La cruche ici présente a été un être comme moi de la même manière je serai cruche et anse dans la main d'un autre qui sera anse et cruche à son tour ainsi de suite. Dans un perpétuel mouvement répétitif. C'est un rythme démentiel. Il peut exister des pauses. Je me mets entre parenthèse quand je prends conscience du phénomène. C'est un univers hors religion et hors mythologie assène Shayegan. Omar Khayyâm dépeint un monde sans eschatologie, sans résurrection. Omar Khayyâm contemple le monde d'un regard glacial. Sa lucidité lui fait entrevoir le revers de la médaille qu'un monde merveilleux, ne peuvent imaginer. Le temps rebondit sur lui-même pour devenir « instant – présence » car pour mieux situer Omar Khayyâm on peut le définir par refus du temps cosmique de Ferdowsi ou opposition à ce que plus tard exposeront Hâfez (avec ses deux arcs de l‘Origine et du Retour) ou le Mowlânâ avec ses bonds extatiques.

J'entends dire que les amants du vin seront damnés.
Il n'y a pas de vérités, mais il y a des mensonges évidents.
Si les amants du vin et de l'amour vont en enfer,
alors, le Paradis est nécessairement vide.

Il ajoute pour bien préciser son avis (son mépris ?) pour ceux qui ignorent le moment présent et érigent des règles :

Boire du vin, assumer la joie voilà ma manière d'être
Être libre de la religion comme de l'infidélité, telle est ma manière d'être
J'ai dit à la mariée du monde : « quel est donc ton douaire ?»
« Ton coeur en joie, me dit-elle, est bien mon douaire »



Pourquoi est-il difficile de pénétrer Khayyâm ? Il utilise deux subterfuges de l‘Islam, plutôt chiite, le « Ketman » la dissimulation et la « Taqqiyeh » le masque, la feinte, l'arcane alambiquée de l'expression. Soit il se cherche face à cet islam qui existe autour de lui et dont la vitalité l'étonne malgré les imams dévots et limités, soit il est désespéré face à cet islam qui engloutit l'indépendance de la pensée. Le doute scientifique l'assaille. Quoiqu'il en soit ses recherches scientifiques l'occupent et ses pensées personnelles lui sont propres. Les divulguer n'apporteraient que tracas et risques. On ne trouvera ses quatrains, ses chants sous la poussière de ses combles, que cent ans après sa mort. Il assure qu'âme et corps après la mort ont un destin séparés :


Chez un potier, je suis passé naguère,
Qui pétrissait l‘argile de cent manières
J'y vis ce que les autres n'y voyaient`pas
Entre ses mains les cendres de mon père »


Voilà ce qui résume bien la pensée de Omar Khayyâm. Un aspect désespéré de la vie et de son existence. Tout n‘est que poussière et redeviendra poussière pense Omar Khayyâm qui connait ses classiques bibliques comme tous les hommes de culture de l'époque. Dieu dévore les corps et laisse à l'âme un cheminement qu'Omar Khayyâm laisse libre dans le temps et l'espace. Son âme en effet est hantée par le néant, par la mort dont les images se mêlent à ses ivresses, à ses amours. Il la voit partout, dans les fleurs que nourrissent les tombeaux sous les fraîches couleurs du visage aimé. Il ne s'intéresse qu'à la vie et à la mort dans leur forme épicurienne du carpe diem.


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