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Section de l'Orne

La SMLH61 publie sur son site un texte d'une Tibune qui n'engage que son auteur : le Président de la SMLH

Tribunes de militaires – Amiral Alain Coldefy : « C'est une opération politique »


ENTRETIEN. L'ancien inspecteur général des armées dénonce les « manipulateurs » et les « manipulés » à l'origine des deux publications récentes de militaires.


« Pour résumer ma pensée, je dirais que les auteurs du premier texte sont des manipulés et ceux du second, des manipulateurs. » Propos recueillis par Jean Guisnel
Publié le 15/05/2021 à 18h07


Président de la Société des membres de la Légion d'honneur, l'amiral (2S) Alain Coldefy a mené une longue carrière militaire qui l'a conduit au poste de major général (numéro deux) des armées et d'inspecteur général des armées. Après son retour à la vie civile, il est entré dans l'industrie (Airbus) et a dirigé la revue Défense nationale. Il se consacre désormais aux réflexions sur les sujets de défense.


Le Point : Quelles leçons tirez-vous des publications récentes de militaires ?

Amiral Alain Coldefy : La première tribune exprime un point de vue répandu dans la classe politique – à l'exception de La France insoumise – et dans le monde de la sécurité, notamment chez les forces de police et de gendarmerie. Tout comme le général Bentégeat, je pense que les auteurs de la première tribune on fait l'objet d'une forme de manipulation. Ils ont vraisemblablement signé le texte mis en forme par le capitaine de gendarmerie FabreBernadac – nombreux sont ceux qui ont plus de 80, voire 90 ans –, sans trop réfléchir ni mesurer l'ampleur de ses effets. Ils ne sont qu'une infime minorité à avoir fréquenté les sphères militaro-politiques. Or c'est là qu'on apprend à jauger la pleine mesure de telles initiatives et à en connaître la « surexploitation » possible.


Le deuxième texte est plus agressif et plus violent. Qu'en pensez-vous ?


Le deuxième texte, dont je vous fais observer qu'on ne connaît pas les auteurs, me paraît plus curieux. Si j'apprenais que ce sont les services de renseignements russes qui sont à la manoeuvre pour tenter de faire élire Mme Le Pen, je ne serais pas plus étonné que cela. On retrouve des schémas classiques dans ce refrain de la Marseillaise repris pour évoquer les jeunes qui se sentent libres de dire ce qu'ils veulent quand ils entrent dans la carrière en bousculant un peu les anciens, ces aînés qui – pensent-ils – n'ont pas toujours le courage ou la capacité de dire les mots qu'eux, les « jeunes », ont envie d'entendre.


Selon vous, qui sont ces anonymes ?


Le ton du second texte est beaucoup plus virulent que le premier. Il évoque des préoccupations que l'on entend surtout dans l'armée de terre. Les auteurs parlent des contacts avec la population dans l'opération Sentinelle, qui se déroule sur le territoire français, ils évoquent l'Afghanistan et des opex [opérations extérieures, NDLR] conduites depuis vingt ans. Je crois bien entendre des lieutenants, capitaines ou adjudants-chefs de l'armée de terre. Prétendre dans ces conditions s'exprimer au nom de l'ensemble des forces armées, c'est méconnaître leur situation réelle ! Pour résumer ma pensée, je dirais que les auteurs du premier texte sont des manipulés et ceux du second, des manipulateurs.


Qu'évoquez-vous en parlant d'une « méconnaissance » du monde militaire ?
J'entends souvent que 40 % des militaires et des policiers voteraient pour le Rassemblement national. Il faut nuancer ce chiffre. 200 000 Français, environ la moitié dans la police et l'autre moitié dans la gendarmerie (plus 25 000 dans les polices municipales), se consacrent au maintien de l'ordre public en affrontant, si nécessaire, des gens qui vivent à leurs côtés sur le territoire national, parents, amis, parfois voisins. Alors qu'ils sont confrontés à la délinquance, aux désordres des banlieues, aux agressions permanentes, il ne serait pas si étonnant qu'ils soient sensibles à un discours autoritaire.


D'autre part, les 190 000 militaires, dont 35 000 marins et 40 000 aviateurs, se trouvent, quand ils sont sur le terrain, face à des adversaires qui veulent, purement et simplement, les tuer. On prétend, sans rien en savoir précisément, que l'armée de l'air voterait plutôt à gauche, que les marins seraient plus conservateurs. Que les « terriens » seraient entre les deux. Ce que je sais, en revanche, c'est que la pyramide des âges de l'armée de terre est justement une pyramide, avec beaucoup de jeunes engagés et un âge qui s'élève avec les responsabilités tandis que l'effectif se réduit. Dans la marine, cette « pyramide » a la forme d'une toupie : elle compte peu de jeunes matelots, peu d'officiers plus âgés, et un très important corps d'officiers mariniers. Pour qui votent-ils ? Je ne sais pas. Mais je crois bien qu'ils n'agissent pas différemment des autres citoyens français.


Quelle expérience personnelle avez-vous de ces expressions électorales ?


Elle relève de l'anecdote et elle date un peu ! En 1993, lorsque je commandais le porteavions Clemenceau au large de la Bosnie, les marins du bord n'ont pas pu participer physiquement aux élections législatives et ont dû envoyer des procurations. Il me revenait de les authentifier en les paraphant en trois exemplaires, pour chacun des 1 300 membres d'équipage. Or j'ai constaté avec intérêt que les officiers faisaient voter leurs épouses, les matelots leurs parents et les officiers mariniers leurs frères. C'est sociologiquement intéressant, mais ces procurations ne disent pas pour qui on vote, seulement à qui on fait confiance pour voter en son nom !Je suis convaincu que Marine Le Pen était au courant de la publication de la tribune.


Comment expliquez-vous le retentissement de ces appels ?


À mes yeux, c'est une opération politique. Plusieurs généraux signataires sont notoirement proches du Rassemblement national. Les chefs militaires ont pour leur part logiquement dit au gouvernement qu'il fallait se garder de répondre à un texte qui n'avait pas l'importance qu'on lui a prêtée. Je suis convaincu que ce qui explique la réaction très rapide de Marine Le Pen à la publication par Valeurs actuelles, c'est qu'elle était au courant. Elle a ainsi pu prendre de court le monde politique, susciter une réplique de Jean-Luc Mélenchon. Et la ministre Florence Parly, dans son rôle, a suivi les consignes de l'Élysée et est intervenue. Le président, lui, n'est pas entré dans le débat, je crois qu'il n'avait pas à le faire.


Que pensez-vous des réactions des autorités militaires ?


Il convient de distinguer la réaction destinée à l'extérieur des armées de celle faite à l'intérieur. Personnellement, j'ai fort apprécié celle du chef d'état-major de l'armée de terre (Cemat), le général Thierry Burkhard, destinée à ses subordonnés, très posée et pondérée. Le général François Lecointre, à la charnière du politique et du militaire, est allé au carton, hélas, trop rudement. Je ne doute pas qu'il ait reçu pour ordre d'agir ainsi. Je suis persuadé que, dès lors que la ministre avait parlé, certes sans succès, il aurait été préférable pour lui de laisser passer la tempête politico-médiatique et de s'exprimer quelques jours plus tard.


Votre longue expérience de la vie militaire vous conduit-elle à proposer des solutions à la crise ?


Je suis comme Didier Deschamps : il n'évoque jamais son expérience devant les jeunes footballeurs. Et je ne vais pas commencer à donner des leçons à mes camarades d'active. J'en ai vu, des tempêtes ! La démission du chef d'état-major de la marine Jean Patou en 1970. J'ai connu la démission du grand chancelier de la Légion d'honneur, le général de Boissieu, en mai 1981 : il avait refusé de remettre le collier et le grand cordon au président élu François Mitterrand ! Je n'ai pas oublié que le Cemat Jean Delaunay a démissionné en 1983. Et j'ai trouvé absolument scandaleux le pamphlet des généraux de 1988 contre le président de la République. En tant qu'institutions, les armées se sont remises de ces chocs. Mais, à cette époque, nous ne connaissions pas les réseaux sociaux numériques, alors qu'aujourd'hui les tabous ont disparu, on navigue dans l'injure permanente. Et je crains que ce ne soit un élément durable. Pour les responsables, la meilleure option consiste à ne pas intervenir dans ces mêlées. Une parole rare est respectée.


Dernier ouvrage paru : Amiral, le sel et les étoiles, préface d'Erik Orsenna, Fabre, 253 pages, 25 euros.


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