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Section de l'Orne

Pierre BILLAUX


Pierre Billaux est né près de Chambois. Il vit à Chambois. Il a exercé son métier de coiffeur avec dévouement jusqu'à l'âge de 61 ans. Il a épousé Paulette à Chambois. Ils ont eu deux enfants à Chambois. Entre 18 et 23 ans il a vu du Pays. Il est devenu un spécialiste de l'histoire de Chambois. Il a vécu 10 vies et son esprit a sacrément évolué. De son existence calme campagnarde avec ses copains ayant passé avec sérieux sa communion solennelle, il affirme qu'il est devenu complètement athée. Il n'a été décoré qu'en 2015 de la Légion d'honneur. Que s'est-il passé entre temps ?


Pierre BILLAUX a commencé par naître le 3 juillet 1925 à 6 km de Chambois. Il a 15 ans lors de l'incroyable défaite des armées françaises de 1940. Son père avait fait la guerre de 14/18 et n'aimait pas les boches. Sa conscience politique à l'époque s'arrêtait aux sports. Les Allemands occupent Trun, Fel, village voisin, de Chambois, où Pierre apprend son métier de coiffeur. Au début tout est calme l'Allemand est « Ganz Korrect ». On écoute radio Londres, on souffre du couvre-feu, on est en pleine croissance et les restrictions alimentaires commencent à peser. Tout est réquisitionné pour nourrir les troupes allemandes. Un camarade de classe de Pierre un fils Senaque (électricien de Trun) introduit Pierre dans la Résistance du « Réseau Vengeance » d'obédience gaulliste. Il apprend à manier la mitraillette (pistolet mitrailleur anglais Sten), parachutée. Arme des maquisards mais en quantité dérisoire et qui ne porte qu'a quelques dizaines de mètres. On apprend à armer et jeter des grenades. Tout cela pour le grand Jour J qu'on sent s'approcher. Senaque apprend qu'à Paris des hauts responsables du réseau national Vengeance ont été pris par la Gestapo. Il entre en clandestinité et disparait. Les groupes locaux laissés sans instructions précises évolueront différemment. Celui de Trun, Chambois, Fel un matin de mai 1944 est arrêté par la Gestapo qui a bouclé le périmètre Fel /Chambois dénoncé par des collaborateurs. A Fel, Christian Echivard, clerc de notaire qui tente de s'échapper est abattu d'une balle dans le dos.


Pierre est amené manu militari avec six autres personnes à la Kommandantur pour fouille très musclée puis dans une cellule du Château de Chambois. Ils sont transférés à la prison d'Alençon. Ils partagent en groupe des cellules qui ressemblent à de petites chambrées une vie quotidienne scandée par des interrogatoires très brutaux. Pierre rencontre des hommes de très grande qualité tel le Dr Roger Cornu qui fut la première victime d'un salopard, Bernard Jardin, qui monta la « Bande à Jardin », complice des tortionnaires de la gestapo. Pierre Billaux a croisé des républicains espagnols, gais et spontanés dont aucun ne revint de la déportation. Il y avait des malheureux arrêtés sans raison explicite (règlements de compte familiaux ou autres) parfois prêts à toutes les bassesses. Pierre Billaux a entendu le cours sur l'honneur et le devoir, du Principal du collège d'Argentan à un général de division vichyssois arrêté par erreur. Le 6 juin, un bruit étrange accompagné de frémissements du sol les alerte. Le bruit court de cellules en cellules. Le débarquement a eu lieu. Ils pensent être délivrés sous peu, dans quinze jours ? Il n'en est rien.


Pierre Billaux est parqué à 70.80 dans des wagons à bestiaux en vue d'une déportation. Eau absente, la soif est épouvantable. Tinette remplie, associée à la promiscuité, sans hygiène. L'odeur est abominable. Quatre camarades sont abattus sur le ballast. L'arrivée au camp apparaissait comme une possibilité de répit. Il n'en est rien encore. Les SS, cravache dans une main, laisse du chien dans l'autre, attendent les déportés avec brutalité. L'accoutrement de ceux qui vont laver le wagon choque Pierre. L'interrogation sur l'avenir est levée, le pire est à venir. Il va falloir dans ce monde difficile aux conditions régies par les règles de la waffen SS, conserver sa dignité. Il faut se regrouper. Il faut lier des liens d'amitiés et de solidarité pour tenir. Pierre a noué des liens fraternels qui ont duré au-delà de l'internement. C'est le seul aspect positif de cette période.


La vie à Neungamme est ponctué d'appels, de coups de gummi (cravaches) pour respecter l'alignement. Le travail est pénible dans les glaisières pour alimenter la fabrique de briques. La nourriture est pauvre et insuffisante. SS, kapos (garde-chiourmes prisonniers retournés, en général de pays de l'est baltes ou ukrainiens ayant souffert du Stalinisme) et Vorarbeiters (contremaitres, chefs d'équipes à la solde des SS) restent redoutables et sans pitié. Mais Pierre a conservé des images de beauté paradoxale dans ce monde confiné d'horreurs : un aube superbe en été et un vol de cigognes entre autres. Après plusieurs semaines à Neuengamme transfert d'un millier de déportés au kommando de Blumenthal(déclinaison du camp central en réduction mais en pire si c'est possible) non loin de Brême. L'organisation est identique, SS, kapos, vorarbeiters en plus dur. Les internés doivent le long de la Weser (le fleuve) fabriquer des turbines pour sous-marins qui ne sortiront jamais de l'usine. Pierre « coiffeur » sans utilité est donc affecté à un travail ne demandant aucune formation spéciale et qui s'avère une des plus durs. Il participe « au transport colonne » chargé d'utiliser ses bras et la force de sa jeunesse pour déplacer des plaques de tôles, des bouteilles de gaz, des machines outils provenant d'usines bombardées. Tout cela avec des coéquipiers d'origines et de langues différentes.


Pierre est frappé d'un coup de crosse au bras. Le choc, l'hématome et la plaie se transforment en « phlegmon ». Il est soigné à l'infirmerie par le Dr Leherpeux un médecin français de ce Kommando. Le praticien fait ce qu'il peut sans moyens. Il opère « à froid ». La blessure, ouverte, incisée ne se referme pas. Elle s'infecte, accueille des asticots qui seront les ouvriers de la détersion de la plaie ouverte et de la guérison sauvant le bras. Ce séjour dans l'antre de la mort auprès de blessés et malades dont Pierre ne comprenait pas la langue mais avec lesquels étaient échangés des regards lui a fait perdre l'idée de l'existence d'un Dieu. Pierre a quitté son illusion de Dieu de bonté et de miséricorde pour devenir irrémédiablement athée. Plus tard Pierre, après son retour, dans son salon de coiffure, pourra parler au philosophe anarcho-hédoniste, dit-il, Michel Onfray, dont la maison se situe en vis-à vis à Chambois.

Pierre aura épousé le 13 septembre 1947 la charmante Paulette, chamboisienne, téléphoniste au centre d'Argentan. Il a 22 ans elle en a 19, ils sont toujours ensemble. Le salon de coiffure ne fermera que 39 ans plus tard en 1986. Pierre aura 61 ans. Il refusera la Légion d'honneur bien longtemps. Son esprit et ses souvenirs sont toujours à Blumenthal


A la mi-avril 1945 il faut évacuer le kommando et le diriger vers Neuengamme dans un voyage de huit jours qui vit la mort de nombreux prisonniers sur le bord de la route. Max Pauli l'infâme chef de camp a une idée « épouvantable». Il va entasser dans trois cargos, à Lübeck les dix mille déportés et faire couler au large ces navires par les bombes anglaises. Car ces navires portent des drapeaux nazis et non le drapeau blanc. Durant plusieurs jours dans les sinistres wagons à bestiaux les déportés sont transférés dans ce port hanséatique du nord de l'Allemagne dans le Land du Schleswig Holstein. 3 navires attendaient les déportés : Le « Cap Arcona » (splendide transatlantique avec 6000 hommes embarqués), le « Thilbeck » (2000 prisonniers) et encore (2000) sur « l'Athen ». Ces trois navires, auquel s'ajoute le « Deutschland », battaient ostensiblement le pavillon Nazi, sont bombardés par erreur mais selon les plans machiavéliques de Max Pauli. Nul n'avait informé de façon vérifiée et définitve sauf la Croix Rouge, semble-t-il, les alliés de la qualité de prisonniers des passagers (erreur, défaut de communication, négligence des alliés ?). Les « Typhoons » anglais en coulèrent trois (le « Cap Arcona » - 150 survivants - , le « Deutschland » - sans survivants - et le « Thilbeck » – 50 survivants - . Le 3 mai vers 14h30, 7500 morts inutiles, atroces et dramatiques par cette attaque qui s'achève en scènes d'horreur.


« L'Athen » sur lequel Pierre est embarqué est épargné. Il était au début sur le paquebot « Cap Arcona » avant d'être transféré, sans cause connue, sur le cargo « Athen. La chance l'a sauvé avec 1997 autres rescapés. Cette tragédie du bombardement anglais de navires qu'ils pensaient chargés de notables nazis cherchant refuge en Norvège a fait l'objet d'un film documentaire (dans lequel Pierre apparait brièvement) « Les morts du dernier jour » de Lawrence Bond. Cette erreur d'appréciation, les anglais auraient dûs être au courant de l'embarquement est inexplicable. Il semble que la transmission ait été défaillante. La « Croix Rouge » la veille avait informé le haut commandement anglais. L'enquête des anglais, pas très à l'aise, n'est pas achevée à l'heure où s'écrivent ces lignes. Toutefois ceux qui sont morts auraient été victime des décisions de Max Pauli puisque tel était le but de l'embarquement des prisonniers. Un bateau l' « Athen » a donc survécu aux consignes mortifères de ce monstre et aux bombardements erronés anglais. Le débarquement des survivants de cette apocalypse a lieu dans un petit port voisin de Neustadt-Holstein.

Quoiqu'il en soit la joie de ces miraculés de voir un blindé anglais clôt définitivement la période d'internement. Au même moment arrivaient des internés du « Stutthof » encore en moins bon état comme le constatait Pierre avec effroi. Jusqu'au dernier moment les nazis exécutèrent, le 3 mai une barge de rescapés du Stutthof échouée près du port de Neustadt fut l'objet d'une tuerie des SS et des marins de la base. En 1946 le procès de Max Pauli déboucha sur sa condamnation à mort par pendaison ainsi que celles de ses adjoints. Justice était faite


Pierre est libéré. Il n'explose pas de joie. Tant de péripéties, de drames, de misères et de traitements indignes ont forgé une âme qui a perdu spontanéité et enthousiasme. Tout est relativisé. Il faut se nourrir. Il n'est pas encore pris en charge. Un chargement de meules de fromage hollandais existe dans un wagon en gare. Pierre et ses camarades arrivent dans les derniers pour se servir et défendre leur butin. Puis un autre camarade a entendu parler d'un dépôt de lait condensé, de sucre en poudre et d'oeufs en poudre. Le partage est effectué et certains meurent de trop ingurgiter !! trois semaines sont nécessaires aux anglais pour confiner les rescapés dans les bureaux de la Kriegsmarine et de les désinfecter au DDT tant la peur du Typhus est ancrée chez les anglais.


Enfin la libération définitive s'effectue en deux temps, d'abord un transfert dans un centre de regroupement afin de séparer le bon grain, les prisonniers, de l'ivraie, les nazis et collabos qui se masquent derrière des identités volées. Deux kapos furent ainsi lynchés devant Pierre horrifié par ce spectacle écoeurant, brutal et rapide. Le retour s'effectue avec d'autres rescapés, des STO, des prisonniers. Pierre se sent d'un monde à part. Le train s'arrête à Bruxelles les Belges leur offrent café et pâtisserie ce qui les touche profondément. Pierre d'ailleurs gardera de sa période de déporté l'amitié d'un Belge liégeois Guy MELEN nous en reparlerons. Pierre arrive à Lille le 27 mai. Un grand centre de rapatriement est installé. Douche, visite médicale (une radio avec image suspecte pulmonaire ?). On habille de pied en cap Pierre qui doit porter des chaussures de pointure au-dessus de la sienne (oedème des membres inférieurs). Un dossier est rempli. On lui attribue mille francs, Paris sans passer par le Lutétia mais vivement Caen.


La ville rasée fait craindre le pire pour sa soeur qui était employée dans une charcuterie de la rue Saint Jean. Mais toute la famille est réunie chez les parents de Pierre à Potigny (entre Falaise et Caen). Ceux-ci ont été informé par un télégramme de l'ami belge Melen : « Pierre libéré 3 mai Lubeck, bonne santé ». Guy comme Pierre connaissaient par coeur l'adresse de l'autre. Guy avait réussi avec ses amis belges à parvenir en terre libre avant Pierre. Malgré la présence de la mine, la ville est miraculeusement épargnée. Père mère, soeur et frère sont là. Pierre se sent étranger et n'éprouve aucun plaisir à participer à un bal le soir avec frère et soeur.


Pierre est soigné par le médecin de la mine de fer de Potigny, celle de son père. Il doit réapprendre à dormir dans un lit durci par une planche sous le matelas sur le sommier. Pierre retrouve Chambois meurtri par la bataille deChambois/Coudehard/Montormel derniers combats de la bataille de Normandie en août 1944 au cours de laquelle se ferma la « poche de Falaise » et au cours de laquelle la première division blindée polonaise du Général Stanislaw Maczeck décima la division SS Hitlerjungend du général Paul Hausser (mort en 1972). Portrait dans « Reportages/Figures de Proue ». Le centre du village détruit avait vu la disparition du salon de coiffure et du café attenant. Il fallut tout reconstruire. Pierre va retrouver à 20 ans ses patrons qui lui laissèrent l'affaire plus tard.


En 1947 nous l'avons dit Pierre et Paulette se marient. Un an plus tard apparait Nady leur fille. Mais il doit s'arrêter de travailler pour problèmes de santé importés de sa période de déportation. La couverture sociale est réduite, la Caisse des Anciens combattants, du COSOR, comité des oeuvres sociales de la résistance et ...de la famille lui permirent de franchir le cap. Il va tenir son salon de coiffure, croiser touristes et pèlerins des combats, discuter avec Michel Onfray. Il abandonne ce salon qui est dans sa maison, en 1987. La pièce professionnelle est intégrée dans le logement dorénavant dépouillée du siège et des annexes. Il a appris que l'univers concentrationnaire procède de théories malfaisantes. Il faut éliminer toute origine même minime à ces penchants qui peuvent prendre un essor sans que l'on décèle l'origine puis qu'on puisse arrêter leur diffusion.


La porte de Pierre a été ouverte à tous ceux qui la poussaient. De toutes origines, de toutes confessions. Pierre s'ouvre à la politique et à l'ombre de ce château historique de Chambois apprendra la mémoire du temps passé lointain puis plus récent et enfin sera un homme ouvert aux perspectives d'avenir tant qu'elles procèdent du « contrat social ». La famille : Paulette est là presque aussi âgée que Pierre. Elle en prend soin avec amour puisque la santé a laissé Pierre dans un état qui demande l'aide de son épouse qui n'est pas avare de ses attentions. La famille est là, sa fille vient de Rennes régulièrement donner son appui à sa mère. Il a des petits enfants et dans la famille une cambodgienne est venue confirmer les voeux mondialistes de Pierre et Paulette. Pierre Billaux a participé à tous les combats « d' Amnesty International ». Il avait aussi coutume de parler avec notre ami Joël Feltesse un autre voisin membre de la SMLH61. Ils parlaient de physique (la spécialité de Joël). Il s'étaient par ailleurs aperçu qu'ils avaient milité pour que «Neuengamme retrouve dans le giron du ministère de la culture allemand son rôle de musée et de mémorial de la grande histoire. Sa fonction de camp de rétention, de jeunesse, dans le cadre du ministère de la justice allemand avait détourné de sa voie de témoignage ce site historique de la terreur. Ce succès de retour définitif aux sources a été réalisé en 2007 devant 2000 personnes. Le camp devient définitivement lieu de mémoire et de documentation.


La Légion d'honneur : Pierre Billaux l'a refusée tant que vivait l'assassin de Maurice Audin (professeur de maths, pro indépendance de l'Algérie), par le Général Aussaresses. En 2003 le Président Chirac retirera la Légion d'honneur au Général Aussaresses qui décède en 2013. En 2018 le Président Macron a demandé pardon à la veuve de René Audin au nom de la République pour le meurtre, après torture, de son mari. La Légion d'honneur est attribuée à Pierre Billaux, dans la promotion du 1er janvier 2015. Le 22, Françoise Comte, elle-même résistante, déportée, (portrait dans « reportages/figures de proue »,) Commandeur de la Légion d'honneur, épingle les insignes chez lui à Chambois. Pierre on l'a dit aime le monde. Il est de gauche et plutôt de la fraction anarchiste. On trouve dans son salon de coiffure plutôt « Charlie Hebdo » et « Le Canard enchaîné » « l'Orne Hebdo » « Ouest France » que « Jours de France » ou « Paris Match » voire « Confidences ». Pierre a appris à beaucoup que les gens modestes existaient et avaient une importance et une existence authentique. Le « Contrat social » de l'État, on y revient, en ces temps de turbulences, oblige toute société « DIGNE » de ce nom à le respecter.


« DIGNE » un mot qu'affectionne Pierre. Il le répète souvent dans le portrait qu'ont tracé de lui dans un ouvrage remarquable « Elles et Eux et la déportation » de « Caroline Langlois » et « Michel Reynaud ». Ils ont réalisé en 2005, 31 portraits d'hommes et femmes dont le destin doit frapper le lecteur. On trouve Marie José Chombart de Lauwe, Guy Ducoloné, Pierre Sudreau, Stéphane Hessel, Pierre Billaux entre autres qui dit mieux ? Une belle vie entourée de souvenirs, de certitudes, de droiture, de dignité et de reconnaissance de son environnement. Paulette qui n'a pas connu la déportation a soutenu celui qui en avait horriblement souffert dans son corps et son esprit. Elle a adopté son principe de vie juste et ouverte aux autres. Sa famille l'aime d'Angers au Québec et de Rennes à Chambois. Son chanteur préféré cela n'étonnera personne était Léo Ferré. La SMLH61 lui rend un hommage vibrant et admiratif. Pierre Billaux vient de nous quitter dans les derniers jours de 2018, le 28 décembre. Ses obsèques auront lieu dans la plus stricte intimité. Madame Annette LAJON, ancienne résitante représentait la SMLH61.

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