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Section de l'Orne


Le Général de brigade (2s) Jean-Charles du Mesnil du Buisson 1924 – 2020, Une époque, un mode de vie, un engagement.

Faute de photographies fournies par la famille seules les décorations principales du Général sans, sur les croiix de guerre, ses étoiles de citations, figurent en diaporama. Nous le déplorons mais tout n'est pas perdu. Cette biographie est extrêmement riche nous en sommes très satisfaits.

Jean-Charles du Mesnil du Buisson est né le 23 août 1924 à Champobert (Villebadin 61310) dans la pièce qui est actuellement la salle à manger, Jean-Charles du Mesnil du Buisson y a vécu une large part de son existence.. Il est le fils de Jeanne Leclerc de Puilligny et de Robert du Mesnil du Buisson, archéologue fameux qui a effectué des fouilles de grand intérêt historique a Doura Europos. Paradoxalement cet archéologue n'a laissé de lui même aucune trace à sa famille. On a raconté à Jean Charles que sa grand-mère, Berthe Roussel du Courcy, l'a emmailloté juste après que le bon Docteur Jamet l'a mis au monde. Il a été soigné peu après au petit lait pour une diarrhée rebelle et profuse par l'excellent pédiatre parisien le Dr Le Lorier.



Par la suite l'enfance de Jean Charles se déroule entre Champobert l'été et le 63 rue de Varenne l'hiver. Il a un souvenir précis (il a 5 ans), de Lou Mas la propriété, au Cap d'Antibes, acquise par son grand-père Jean Leclerc de Pulligny. Il y habitait avec la préceptrice de sa mère Anne Marie Chaudié (dite Mazette) les hivers à Lou Mas persistèrent jusqu'à 1936. Nous sommes 4 garçons Cracra né en 1931, Antoine né en 1929, François en 1925 et moi en 1924. Nous étions toujours accompagnés d'une bonne à tout faire, Marguerite Paris, et d'une demoiselle censée s'occuper des enfants, mademoiselle Cormier que nous appelions Banana. Il y avait donc quatre garçons : Cracra né en 1931, Antoine né en 1929, François né en 1926, et moi, l'aîné, né en 1924.



Maman nous faisait la classe dans la salle de bain qui était la pièce la plus chaude de l' appartement du premier étage et nous étions abonnés au cours Hattemer-Prignet par correspondance. Donc, à la rentrée de 1936, mes parents m'inscrivirent à Franklin, le grand collège secondaire des pères Jésuites à Paris, où mon père et mes oncles avaient fait leurs études. De 6 a Hattemer, je suis entré en 4ème à Franklin en série A « Latin, Grec, mathématiques, français », dans la classe dite principale. Tous les efforts financiers portaient sur les études car maman voulait que ses garçons aient de « vraies situations», si possible de fonctionnaire, comme son propre père en avait donné l'exemple: Cela s'est réalisé à peu près. Chaque garçon, actuellement en retraite, a terminé, soit dans la fonction publique, soit médecin (« Cracra »). 1936 37 fut l'année de l'exposition universelle et de la naissance du Palais de Chaillot. A Franklin j 'ai du interrompre le scoutisme parce que les Pères Jésuites n'aimaient pas les influences extérieures..



L'année suivante pour la classe de 3ème en 1937-1938 ils m'ont inscrit à Sainte-Marie de Monceau où les mathématiques étaient par ailleurs meilleures. Cette année à Sainte Marie de Monceau s'est déroulée sans problème. J'ai pu reprendre le scoutisme à Paris où je suis devenu rapidement chef de patrouille (les loups). Sainte Marie était beaucoup plus ouverte et moins sévère que Franklin. Pas de messe tous les matins le père supérieur, le Père de Beaumont, marianiste, donnait lui-même des conférences sur l'art (plafond de la Chapelle Sixüne). Le chef scout de Saint François de Sales, Jean-Pierre Alouis, fut tué à la libération de Paris en regardant imprudemment par la fenêtre.



Déjà en 1938, la Guerre pointait. Ce fut l'été de la capitulation de Daladier et de Chamberlain devant Adolf Hitler à Munich où anglais et français acceptèrent les exigences du dictateur au sujet de la Tchécoslovaquie. On mobilisa plus ou moins. Il y eut même à Exmes un poste d'observation aérienne sur « la butte à Louvet ». La classe de seconde à Sainte Marie de Monceau en 1938-1939 fut inquiétée par les bruits de guerre puisque Hitler, très satisfait de Munich, continuait ses annexions en Europe (Autriche et le reste de la Tchécoslovaquie).



Dans l'été de l'année 1939 Hitler a conclu un pacte de non agression avec Staline (le 23 Aout 1939). Ce pacte, on le sait, a été rompu deux ans après, le 22 Juin 1941 quand les Allemands pénétrèrent en Russie. A partir du pacte germano-soviétique la Parti Communiste fut interdit en France, comme étant l'allié de l'Allemagne Le 1 er Septembre 1939 les Allemands s'étaient emparés de la Pologne en 15 jours la France et l'Angleterre en prirent prétexte pour déclarer la guerre (c'était le « mourir pour Dantzig »). En France mobilisation générale. Mon père Robert quitta Champobert où il préparait ses publications avec un jeune homme Juif Tovia Tannenbaum, et fut affecté en Bretagne, puis dans le Nord de la France à la frontière Belge, où il commanda un escadron à cheval (300 chevaux) du 68ème G.R.D.I (groupe de reconnaissance de la 68 ème division . d'infanterie). Durant cet hiver là, se déroula ce que l'on appela ensuite « la drôle de guerre ».



Le 10 Mai 1940, coup de tonnerre : les Allemands pénètrent en Hollande, puis la Belgique capitule l'escadron de mon père qui s'était aventuré dans une île de Hollande se replia sur Dunkerque. Il abandonna ses 300 chevaux et demanda à ses militaires d'embarquer pour l'Angleterre. Onze d'enfre eux acceptèrent, les aufres restèrent prisonniers (5 ans). C'était avant le discours du 18 Juin de De Gaulle dont mon père n'entendit pas parler. Lui-même fut rapatrié au Havre, où on lui confia une unité d'infanterie, faite à la hâte de soldats de toutes origines. Mon père ne s'est pas exprimé sur son activité jusqu'à sa capture par les Allemands sur la Loire cependant, il passa à Champobert durant son périple et en défendant un pont sur l'Orne, il refusa de se rendre aux Allemands qui voulaient passer ce pont. Finalement, complètement encerclé par les Allemands, il autorisa tous ses militaires à rentrer chez eux. Lui-même continua vers la Loire en bicyclette et en uniforme de capitaine, doublé par les véhicules des envahisseurs. Une voiture d'officiers allemands le ramassa et après d' aimables salutations, il aboutit au camp de prisonniers du Séminaire de Laval déjà occupé par quelque deux mille officiers français.



Cet été 1940. Rentrés à Champobert, vers le mois d'Aout 1940, nous avons retrouvé notre père à Laval. En Octobre les enfants rejoignirent Sainte Croix au Mans. En Janvier je retournais au collège du Mans. Je terminais l'année scolaire en Juillet1941. J'ai dû travailler tout l'été pour me représenter à la philosophie et à l'oral de math-elem.



A la fin de l'été 1941 les 17 allemands qui occupaient Champobert ( la Funkstelle ) étaient partis pour la Russie en Juin 1941. Reçu aux deux examens de philosophie et de math-elem. A l'époque, j'avais un ami très cher, Michel de Vilmaiest, inscrit à Saint Geneviève à Versailles pour y préparer Saint-Cyr. Très perturbé moi-même part la défaite que j 'avais vécue, je ne pensais qu'a racheter cette honte. Je m'inscrivis donc aussi à cette préparation, alors qu'il n'y avait réellement plus d'armée française.



J'entrais donc à la « corniche » en 1941 (classe de préparation au concours d'entrée à SaintCyr) où je me retrouvais avec 87 autres cornichons. La Corniche était présidée par le Z (le chef) b>Evain PAVE DE VENDEUVRE, assisté du VZ (le sous-chef), d'Astorg, qui faisait très peur aux « première année » comme moi. Mais en Juin 1941 il fut recalé à l'écrit, tandis que j'étais admissible et que je passais l'oral. Classé 353ème alors qu'en principe il n'y avait que 350 reçus, je crus quand même en faire partie, comptant sur la démission de trois candidats, mais il n'y eut pas de démission et finalement je fus invité à redoubler en 1942-1943.



Je redouble en 1942-1943. Je n'ai aucun souvenir à Sainte Geneviève d'un mouvement de résistance quelconque il devait cependant y en avoir un, puisque plusieurs camarades furent incarcérés à Compiègne qui était réellement l'antichambre de Buchenwald. Bordeaux-Montrieux et Bureau n'en sont pas revenus. Nous étions informés de la guerre par des journaux forcément collaborateurs affichés dans le couloir. Dans l'été 1941, les allemands avaient pénétré en Russie pour atteindre Moscou à la fin de décembre où ils furent stoppés par le froid. En France, à la suite du débarquement des américains en Afrique du Nord, les Allemands occupèrent en Novembre 1942, toute la zone, dite libre, au Sud notamment.



L'école de Saint-Cyr réfugiée à Aix-enProvence fut évidemment dissoute, mais un concours fut quand même prévu pour les préparations qui avaient commencé leur année scolaire en Octobre 1942. Je passais ce dernier concours sans oral en Mai 1943 et me classais 84ème sur 1279 candidats. En Normandie il n'y avait plus d'allemands qu'à Exmes. La Kommandantur étaient installée à Pitchounette, chez ma gand-mère, née Berthe de Courcy. Celle-ci vivait à Paris 25, rue Saint-Dominique



Engagé volontaire le 16 août 1944, après avoir entendu le 6 juin les tremblements et sons du bombardement d'Argentan, je suis blessé à la jambe droite le même jour en essayant, avec mon Père (49 ans), de rejoindre la 2ème division blindée qui se trouvait dans les parages. La Croix de Guerre avec citation à l'Ordre de la Division (étoile d'Argent) m'est décernée pour cette blessure à Silly en Gouffern le 16 août 1944 « Gravement blessé le 16/08/1944 alors qu'il tentait de rejoindre malgré un tir violent d'artillerie, les forces alliées ». Mon année 1944 se termina au Val de Grâce, puis je passais quelques jours à Tournai, en convalescence chez mes cousins, qui m' appelaient « Patte folle ». En France, la guerre se terminait (contre-attaque des Ardennes en Décembre). Mon frère Antoine, dit Lapinet, s'engagea à la 2ème DB à Saint Germain en Laye. C'est le seul des 25 du Mesnil du Buisson de ma génération qui a vraiment participé à la fin de la guerre en Allemagne jusqu'au 8 Mai 1945, jour de la capitulation des Allemands.



En Mai 1945 l'armée se souvînt subitement de moi et de mon admission théorique à Saint-Cyr. Et je fus invité à rejoindre Coëtquidan en juillet 1945, la première promotion. (Promotion Victoire). Cependant, d'avril - à Juillet, j'ai exercé le commandement d'une section de garde de l'Ecole Militaire j'ai appartenu pendant près de trois mois à cette étrange unité, composée de volontaires dont je ne connaissais pas l'origine et commandée par un capitaine martiniquais. Il y avait aussi une sorte d'adjudant qui vivait avec une femme revenant d'un camp de concentration. N'ayant aucune espèce d'instruction militaire je m'efforçais malgré tout d'occuper mes soldats. J'ai commencé par faire démonter le fusil 1936, par l'un d'eux qui semblait savoir en même temps j'apprenais. On courait aussi après un ennemi imaginaire dans les jardins des Invalides. J'ai même couché une fois à l'Ecole Militaire.



A Coëtquidan, eut lieu très vite un « amphi Armes ». Il s'agissait de distribuer les quelques trois mille jeunes gens arrivés dans ce camp entre les Armes. Pour ceux qui venaient de la Première Armée ou de la 2ème D.B, le problème ne se posait pas. Pour les Saint-Cyriens rattrapés comme moi, qui n'avaient jamais été militaires, le choix se faisait en fonction du rang d'entrée. L'Arme la plus distinguée était la Cavalerie Montée dont il restait un régiment dans toute l'armée française. Personnellement les gens de ma promotion de Saint-Cyr (Veille au drapeau) étaient très peu nombreux parce qu'ils avaient été incorporés dans -l'hiver précédent à Cherchell en Algérie. Il s'est trouvé par un hasard étonnant que j 'avais le numéro 1 des gens de ma sorte donc j'avais le panorama complet des Armes de l'Armée Française devant moi. Après mûre réflexion je choisissais le Génie. Dans la grande salle où tous les candidats étaient réunis et où je proclamai mon choix, ce fut un tollé de désapprobation. Tous les candidats suivants commencèrent par choisir l'arme blindée, les parachutistes, les méharistes, le Génie ne venant que vers la fin, juste avant le Train. Mon choix convenait mieux à mon cas particulier, handicap physique, goût pour la construction, ascendance « Génie » par mon grand Père Jean de Pulligny, commandant de réserve du Génie.



Mais il fallait commencer de toute façon par un ou deux mois d'Infanterie, et je fus affecté à la compagnie du capitaine Moreau, qui commença par un étrange interrogatoire où il me posait des questions telles que, dans un procès en canonisation, comment appelez-vous le procureur (c'est l'avocat du Diable). J'allais aussi aux séances de tactique et de tir. C'est du reste à l'examen de sortie que j'ai eu ma meilleure note en tir. On tirait à une centaine, alignés et couchés, sur des cibles à deux cents mètres. Comme plusieurs tireurs avaient mis leurs balles dans ma cible, il s'est trouvé qu'il y avait plus de trous sur la cible que de balles tirées par moi. Après cette courte période d'infanterie, j 'entrais dans une compagnie d'élèves officiers du Génie. Le capitaine était un polytechnicien et le lieutenant avait peu de personnalité. La première session fut un échec. La deuxième session était composée de manière très différente et ne comportait plus d'Armes proprement dites. C'était l'origine d'une école d'officiers pure, s'inspirant du Saint Cyr d'autrefois. La plupart des élèves officiers provenait des camps de prisonniers, les autres des corniches de Saint-Cyriens (promotion 1944).



Après une permission à Champobert dite de départ « colonial » je rejoignais Avigwn, centre de regroupement de tous les volontaires du Génie pour l'Indochine. Sous-lieutenant 01/04/1944 (rang 18/01/45) il est volontaire pour l'Extrême Orient et embarque sur le S/S « Colombie » le 15/06/1946 pour l'Indochine.

Indochine : débarqué le 07/07/46, promu lieutenant 01/04/46 pour prendre rang le 24/06/46. Il est affecté 61° bataillon du Génie. Par décision du Colonel commandant le Génie d'Extrême Orient il est affecté à Laï Thieu et rejoint Saïgon le 28/10/1946V pour être affecté au Tribunal militaire de Haïphong le 31/10/1946.



Transfert au Génie 1ère compagnie des Ponts 01/04/47 près avoir été désaffecté du Tribunal. Lors de son parcours dans le Génie il reçoit une citation à l'Ordre du Régiment du Général Salan Cdt en chef des Troupes Françaises en Indochine. «Chargé au cours de l'opération de dégagement de la Route coloniale N°5 (Tonkin) et de la progression de Haïphong sur Haïduaong de l''acheminement de convoi de matériel du Génie, n'a cessé du 19/12/1946 au 05/01/1947 de se donner nuit et jour à la tâche, permettant ainsi dans des conditions satisfaisantes de la réfection des ouvrages et la construction d'un pont BAILEY de 145 mètres. Pris dans une embuscade le 28/12/1946 à Vat Cach-Thuong a participé avec beaucoup de sang-froid au déblaiement de la route sous le feu et a réussi à dégager son convoi ».. Cette citation comporte l'attribution de la Croix de Guerre T.O.E avec étoile de Bronze. Fin de séjour en Indochine le 12/11/1947



Le 4 Décembre 1947, je me suis retrouvé à Paris en attente de rejoindre à Angers l'Ecole d'Application du Génie (EAG). Je retrouvais Odile et nous sommes fiancés. De l'école je revenais la voir à chaque week-end. Je sortis de L'EAG vers Septembre 1948, et me mariai le 2 Décembre (Austerlitz, Couronnement de Napoléon, Coup d'Etat de Louis Napoléon Bonaparte !!!) après avoir été affecté au 6 Régiment du Génie d'Angers.



En arrivant à Angers avec Odile, le 15/02/1948, il fallait trouver d'abord un logement. Juste après la guerre il y avait peu de logements disponibles. En face du Palais de Justice un petit meublé très primitif, sans salle de bains était à louer. On couchait dans une couette. Nous avons vécu là peu de mois. A cette époque, l'armée ne trouvait pas dans le contingent les spécialistes dont elle avait besoin, notamment dans le Génie, et elle devait les former. C'était une des fonctions de la 22ème Compagnie. Comme adjoint du Lieutenant Logel je m'occupais de l'instruction de ces spécialistes, mécaniciens, enginistes, conducteurs divers. J'ai enseigné la mécanique théorique à des appelés, après l'enseignement que j'avais reçu à Angers, et je les préparais au C.A.P. civil. J' en prend le commandement en juillet 1951.



Je suis promu capitaine le 01/07 1951. Comme je n'avais pas de formation réelle de mécanique, je choisis un des élèves les plus doués pour former ses camarades et simultanément je m'instruisais aussi. Je fus assez fier que tous mes candidats obtinrent le C.AP. Je faisais également passer le permis de conduire les camions et les véhicules ordinaires. Ce permis était très recherché par les appelés qui pouvaient le transformer en permis civil à leur libération. En 1950-54, l'Armée Française était très difficile à encadrer car tous les jeunes officiers devaient séjourner en Indochine, à Madagascar ou dans d'autres pays de l'empire français, donc c'était surtout les aspirants du contingent qui assuraient l'encadrement. Les quelques officiers d'active rencontraient des difficultés dans ce domaine, et par exemple étaient souvent de permanence le week-end. J'ai assuré ce service à Noël, servi par un soldat (prisonnier) qui était le fils d'un notable d'Angers.



J'avais demandé l'affectation d'Angers parce que proche de Champobert où j 'avais encore une ferme. Le cheptel en fut vendu ce qui renfloua les finances familiales. Entre temps à Angers, J'étais devenu l'officier adjoint du colonel Multin. Ce qui était un poste très important dans un régiment. J'ai notamment dû traiter une affaire délicate de noyade au cours d'un exercice de traversée de la Loire (2 noyés). Réellement la noyade venait de la mauvaise qualité des ceintures de sauvetage qui dataient d'avant-guerre. Durant cet hiver 1951-52 j'ai fait un stage assez court d'électromécanique à Versailles. Odile avait un incroyable courage à déménager, courage qui ne se démentit pas durant mes 37 ans de carrière. Luc est né le 5 mai 1951, Mariés en décembre 48 trois ans après, nous avions déjà eux enfants. Ça ne pouvait pas continuer à cette cadence. J'ai alors envisagé de partir au loin pour un certain temps.



Volontaire pour les Iles Kerguelen, j 'ai été désigné comme commandant de la section du Génie, qui accompagnait, je crois, la deuxième expédition, le tout, sous les ordres d'une célébrité Paul-Emile Victor. Je lui ai même été présenté. Le séjour devait durer à peu près 1 an dans ces Iles couvertes des choux des Kerguelen, habitées par des lapins, continuellement battues par le vent et où la température n'excédait pas 5 degrés. De cette entrevue je ne me souviens que des mains de l'explorateur, dont il manquait plusieurs doigts. Tout était prêt. Le 6ème Génie m'avait fait une cantine peinte un vert foncé que j 'ai encore. Malheureusement quelques jours avant le départ je retournais après déjeuner, à la caserne Verneau en side-car Gnome-Rhône. Et j'ai accroché une voiture venant de la droite. Blessé au doigt et à la jambe j'ai été hospitalisé, donc remplacé.



A cette époque la guerre de Corée battait son plein et la France avait un bataillon qui appuyait les Américains. J'ai envisagé de m'y engager. Mais contrairement aux Kerguelen l'aventure était risquée et j'abandonnai cette idée, ne voulant pas laisser Odile, seule avec deux enfants, installée dans la caserne Desjardins. Je continuais donc à assister le colonel Multin.



Et en Octobre 1952 je fus invité à entrer à l'école supérieure technique du Génie, avenue de l'Indépendance Américaine à Versailles. Nouveau déménagement. Domicile à Versailles, rue Albert Joly à côté de la gare rive droite et je me rendais en motocyclette de cet appartement à l'école, ce qui était finalement très pratique. Nous étions environ vingt-cinq élèves et j'ai terminé neuvième. Les professeurs avaient l'esprit très pratique et nous n'apprenions que des éléments de la construction de bâtiment qui pouvaient nous servir.



A la sortie de cette école, je demandai une affectation à la Direction des Travaux de Paris obtenue le 09/1952 parce que j'avais encore ma ferme de Champobert. C'est dans l'été 1954 où je commandais par intérim l'arrondissement de Vincennes, que j 'eus à répondre à un questionnaire de la Direction Centrale du Génie relatif à la construction de logements pour les cadres et à la recherche de terrains militaires. Au niveau du ministre (Bourgès-Monoury) il s'agissait de remédier à la crise dure résultant de l'impossibilité de loger les familles de militaires. Je me suis amusé à établir un projet sur les glacis de Romainville. Ce rapport est parti par la voie hiérarchique jusqu'à la rue de Bellechasse, où il a intéressé le colonel Charroppin, de la Sous-direction Travaux. Il en parla lui-même au colonel Houssay, Directeur Central, à la suite de quoi je fus convoqué et j'expliquai combien ce projet m'intéressait. Dans l'été, je fus muté à cette fameuse direction.



Pendant notre séjour rue Albert Joly, mon père avait récupéré sur ses deux belles-soeurs la propriété du Vésinet dans son ensemble, c'est-à-dire la grande maison dite Trianette au 2, avenue Rembrandt, sur un terrain de 11 000 m2, et des communs au 4 avenue Rembrandt Ils ont été réhabilités et en Avril 1953 nous nous y sommes installés. Dans l'été 1954, je logeais dans la salle à manger de mes parents, rue de Varenne et dînais chez mon beau-père, monsieur Carpentier. J'ai gardé un très bon souvenir de cette cohabitation.



Au plan militaire, en octobre 1956 j 'étais partagé entre la rue de Bellechasse (Direction Centrale du Génie) et l'avenue du Président Kennedy (Ministère de l'Urbanisme et du Logement), attaché à monsieur Philippe Dinet, chef d'une direction du bdRU, et trésorier payeur du Pas-DeCalais. Celui-ci était très lié au gouvernement de Guy Mollet, et il présidait une commission relative au logement des fonctionnaires. Dans le bureau de ce Philippe Dinet, j 'ai rencontré le capitaine Meyzer, communiste de l'armée de l'air. Et un ingénieur polytechnicien qui construisait pour les fonctionnaires environ trois cents logements par an avec des crédits budgétaires. Avec messieurs Dinet et Meyzer, nous avons mis sur pied une organisation pour faire « foisonner » les crédits affectés aux logements, par des emprunts à la Caisse des Dépôts et au Crédit foncier. Le Budget ne contribuait que pour 1/9 du coût des logements. J'ai eu à cette époque-là des contacts très fréquents avec les patrons de la Société Civile Immobilière de la Caisse des Dépôts (S.C.I.C). De mon côté, j 'apportais les terrains de l'armée (comme les Glacis de Romainville). Très vite, la construction a commencé. Les gens de la S.C.I.C s'encombraient assez peu des problèmes de permis de construire etc. On a pu inaugurer au printemps suivant, en 1955, les premiers bâtiments. L'organisation s'est améliorée avec la naissance de la Compagnie Immobilière des Logements de Fonctionnaires (C.I.L.OF). Je pense que ça a été la période la plus fructueuse de ma carrière militaire.



J'allais tous les jours du Vésinet au NIRU ou à la rue de Bellechasse sur ma Motobécane. Je sillonnais toute la France à la recherche de terrains bien placés et inexploités (par exemple, les parcs à fourrage en pleine ville). Monsieur Lanthenoy, ingénieur de la S.C.I.C, se saisissait des terrains. Le ministère des finances suivait de près ces opérations. Le capitaine Cerf s'était joint à nous et finalement, nous avons constitué un brain-trust auprès du cabinet du Président du Conseil. Abel Thomas et monsieur Widmer, ancien gouverneur de Wurtenberg, patronnaient l'ensemble. En 1957, dans mes allers-retours avec le Vésinet par le bois de Boulogne, je pensais à la guerre d'Algérie, qui avait commencé en Novembre 1954.



N'ayant pas fini mon temps de commandement de capitaine, j'ai demandé à être affecté en Algérie. Entre temps, Odile avait quitté le Vésinet et était installée dans un appartement de la S.C.I.C à la porte de Vincennes avec quatre enfants (Emmanuel, Luc, Olivier et Stéphanie) sur 73m2. J'ai quitté Odile très triste, pour l'Algérie vers le 15 Décembre 1957. Il faisait froid, nuit, et il pleuvait.



Campagne d'Algérie. Le 01/12/1957 je suis affecté au 9ème bataillon du Génie à Mazagran. Ville berbère près de Mostaganem qui s'illustra lors de la campagne de conquête de l'Algérie contre l'Emir Abd El Kader dans une bataille qui vit la naissance de la boisson café Mazagran et du récipient (café plus eau puis et/ou calvados).


Le 11/05/1958 citation à l'Ordre de la Division (signé Général de C.A. Gambiez commandant le CA d'Oran) « Officier de très grande valeur, commandant d'unité remarquable tant sur le pla nmilitaire et humain que sur le plan technique. Depuis deux ans sur la frontière franco-marocaine a effectué sans relâche et avec un rendement remarquable les tâches les plus diverses parmi lesquelles il convient de citer la mise en état du barrage sur cinquante kilomètres environ de Bords Ruine. A participé lui-même à de nombreuses opérations de déminage et à la récupération des mines et bengalores rebelles dans la région de Viollet (sous secteur de Sebdou) et de Bords Ruine (département de Tlemcen). Officer calme et énergique,à l'autorité rayonnante ». Cette citation comporte l'attribution de la Croix de la valeur militaire aves étoile d'argent .


Une deuxième citation est attribuée par le successeur du Général Gambiez, le Général de CA Bethoré (commandant le CA d'Oran) le 27/10/1958 « Officier de tout premier ordre, Commandant de Cie, ayant obtenu des résultats particulièrement brillants dans l'équipement de la frontière franco-marocaine depuis le mois de février 1958. Après avoir construit le poste de Bords Ruine et l'obstacle entre les postes de Loupy et des Abreuvoirs, continue dans un même effort et avec la même efficacité le renforcement entre ce poste et Bords Ruine dans la région d'El Aricha. S'est personnellement distingué en participant lui-même à la réparation et à la remise en état des brèches du réseau dans la région d'Hassi Zerouki dans les mois de mai et juin 1958. Cette citation comporte l'attribution de la Croix de la Valeur Militaire avec étoile d'Argent.


Une troisième citation est accordée le 26/10/1959 par le Général de CA Gambiez alors commandant la Région territoriale et le CA d'Armée d'Oran « Commandant de Cie du Génie de très grande valeur a déployé une activité incessante dans le quartier de Ramka (Ouat – Senis) où il a dirigé pendant le mois d'avril à septembre 1959 les travaux de construction- des pistes de Ramka ua Bab-Gabes et de Ramka à Si Yacoub. Excellent technicien, chef éprouvé, a animé sans arrêts les divers chantiers de sa compagnie et effectué de nombreuses reconnaissances de pistes opérationnelles au mépris des risques constants d'embuscades et de mines. A été ainsi l'un des principaux artisans de l'implantation des Forces de l'Ordre dans une région qui servait récemment encore auparavant de refuge aux rebelles » Cette Citation comporte l'attribution de la Croix de la Valeur Militaire avec Etoile d'Argent.



Je suis donc rentré d'Algérie en Octobre 1959 pour la naissance de Dorothée qui s'est finalement passée le 06/10/1959 à la clinique de la rue Gallieni. Odile vivait ses derniers mois à la porte de Vincennes, aidée par Mademoiselle Serre. Il fallut donc des prodiges de diplomatie d'Odile et de moi pour persuader les occupants depuis plus de 25 ans qu'ils seraient beaucoup mieux dans le petit appartement neuf de la porte de Vincennes, au loyer très raisonnable, que dans cette maison relativement grande, assez mal fichue, et peu confortable, notamment chauffée à l'air chaud.



Au printemps 1960, les Proust ont finalement déménagé et nous aussi dans la nouvelle maison. Il fallut la moderniser de fond en comble. Le fils de madame Huyard, qui était chauffagiste, se chargea de transformer le chauffage à air chaud en chauffage au fioul, Les entrepreneurs du Génie que je connaissais (plomberie, peinture, couverture) se chargèrent du reste. Il y avait un petit appentis à gauche de la façade. Il fut transformé en entrée et vestiaire. Les enfants se répartirent dans Paris : Emmanuel et Luc à Massillon, les plus petits à l'école libre de Saint-Mandé.



A mon retour d'Algérie, je fus de nouveau affecté rue Saint-Dominique au ministère mais je ne m'occupais plus tellement des logements de cadres qui avaient pris une vitesse de croisière avec la CILOF et le commandant Cerf. Je m'occupais plutôt des questions du domaine des armées et d'un nouveau procédé d'échange qu'on a appelé « les échanges compensés » : il s'agissait d'échanger des terrains peu utiles à l'armée, comme par exemple le dépôt d'aviation de Nanterre contre des terrains appartenant au ministère demandeur, dans ce cas l'Education Nationale, pour y construire un ensemble militaire moderne. Cela a marché dans différents endroits, dont Strasbourg, où 1/9 de la ville était occupée par l'armée. J'ai pu me rendre compte pendant ces enquêtes domaniales de la diversité et de l'importance inouïe des propriétés accumulées par l'Etat, comme celles de la côte d'Azur. Je suis promu Chef de bataillon en octobre 1960. Cette charge domaniale a été transféré à l'Etat-Major des Armées, Division Logistique, dirigée par le colonel Roger très sympathique pour moi et très expérimenté.



Je fus réaffecté à la Direction Des Travaux du Génie de Paris, en novembre 1964 où par suite du départ du directeur et d'autres circonstances favorables, je devins directeur par intérim, pendant environ un an, en attendant un colonel de retour de Tahiti. En 1967, je devais finir mon temps de commandement et on me proposa un bataillon du Génie de l'Air à Toulouse. Mais nous visions Compiègne. Cette hésitation déplu à la Direction Centrale du Génie et finalement, pour me punir, on m'envoya comme adjoint au régiment de Grenoble, le 4ème Génie en aout 1967. Heureusement, j 'avais le Capitaine de Larminat pour me distraire. Larminat avait commandé une compagnie en Algérie dans les derniers jours de la présence française, après les accords d'Evian. Sa compagnie cantonnait aux environs d'un village algérien d'où il entendait hurler les harkis sous la torture des gens du FLN, sans avoir l'autorisation d'intervenir, ordre de Monsieur Frey, Ministre de l'Intérieur de De Gaulle.



Le déménagement du régiment avait été programmé avant mon arrivée, et je n'ai pas eu à m'en occuper. Un bataillon est resté à Grenoble pour aider à la logistique des Jeux Olympiques d'Hiver de 1968. Il s'agissait de fournir des camions déstockés pour transporter de la neige. Ca n'allait pas sans problème parce que ces engins n'avaient pas roulé depuis des années, et que tous les éléments caoutchouteux étaient devenus rigides. Durant cette période nous fûmes locataires de la rue de Varennes de 1963 à 1980, donc durant 17 ans, à la suite de quoi, nous nous sommes réinstallés au Vésinet.



Retournons à la Valbonne. Il s'agissait d'un camp à la soudure du Jura et des Alpes, au nord des Dombes, avec un climat pénible, humide, venteux et froid. Le camp était assez vaste et occupé par deux régiments : un régiment de Cavalerie, commandé par le Colonel de Tilly, et notre régiment du Génie. Odile et cinq enfants, Emmanuel étant resté à Paris chez son grand-père pour y suivre les cours de I'ECCIP, arrivèrent en voiture fin Septembre pour s'installer dans l'infirmerie ou Larminat avait mis des lits militaires. Le chauffage était assuré par le sapeur Veau, le seul illettré total que j'ai connu dans mes 37 ans d'armée. Il remplissait la chaudière à charbon et jardinait plus ou moins. L'infirmerie jouxtait une voie de chemin de fer où passaient 114 trains par jour. Mais ça n'était pas tellement un inconvénient, les trains passant très vite. Meyzer, devenu grand patron du logement militaire, dégagea des crédits pour acheter des fournitures pour améliorer la maison. Luc et Olivier furent casés chez les Chartreux, la meilleure institution lyonnaise, et les filles à Montluel, chez les religieuses. Paul, qui avait 2 ans restait avec sa mère.



Chaque matin, les garçons étaient emmenés par une voiture de l'armée qui allait chercher à Lyon le Commandant Cornet, les déposait aux Chartreux et les ramassait le soir. Les filles partaient en car avec d'autres fillettes du camp, Quant à moi, j'étais installé dans le premier bâtiment neuf de la casrne réservée au Génie, au dernier étage, à proximité du bureau du nouveau chef de corps, le Colonel Girard. Il vivait en célibataire et c'est Odile qui devait remplacer sa femme dans les fonctions d'épouse de colonel : s'occuper des femmes de sous-officiers, présider les bals hebdomadaires (ce qu'elle ne fit jamais). C'est au cours d'un de ces bals, que le sous-lieutenant chargé des transmissions, tomba amoureux de la femme d'un gendarme. Dès que la Gendarmerie fut au courant, elle muta le mari de l'intéressée.



Je m'entendais assez mal avec mon chef de corps et le métier de second ne m'allait pas bien. Le colonel en second est censé s'occuper de tout ce qui concerne l'instruction militaire et les diverses compagnies avaient des fonctions spécifiques : franchissement des rivières avec des engins Gillois, téléphériques militaires, ponts de bateaux. J'étais aidé par un lieutenant Sautel, très sympathique et capable.



Durant l'été 68 un incident grave a marqué ma carrière militaire. En l'absence du colonel en permission, je commandais le régiment et j'ai demandé au général une permission pour aller un dimanche à Margencel avec ma famille. J'ai pris toutes sortes de précautions pour mon remplacement, j'ai dîné et je suis parti avec ma voiture. Dans la nuit, coup de téléphone à Margencel. On me demandait d'urgence à La Valbonne, parce que des Poujadistes avaient bloqué la circulation dans les environs de Lyon, et que l'intervention d'un bulldozer était nécessaire. L'officier de permanence répondit au colonel de Lyon que le Colonel du Mesnil était introuvable. L'officier supérieur qui, en principe me représentait, habitait Lyon et ne pouvait rien résoudre. De plus, le bulldozer refusait de bouger. A Margencel, je m'habillai en vitesse et retournai au camp où j'arrivai vers 5h du matin. Le bulldozer finit par démarrer, mais cet incident bloqua certainement d'une année mon avancement.



La grande affaire de cette année avait été la révolution de Mai. Quand les évènements débutèrent, le Colonel Girard était en permission à Paris. Le régiment était requis par la Région Militaire pour garder les « points sensibles » (centres de transmissions, centrales nucléaires, préfectures.. .). La logistique de ces points sensibles était compliquée, mais je m'en suis bien débrouillé.



Les choses se gâtaient avec la grève générale et le départ de De Gaulle pour l'Allemagne. Les deux régiments de La Valbonne furent mis en état d'alerte, prêts à démarrer. Le Commandant Chevallier, adjoint du colonel du régiment de Cavalerie, était très excité, le pistolet à la ceinture (comme résistant, il avait fusillé des soldats allemands prisonniers, puis épousé une allemande). Finalement, il fallut envoyer un véhicule à Paris, chercher le Colonel Girard qui reprit les choses en mains.



Autre évènement angoissant : l'inspection du Général Prieur. Rassemblement du régiment aux aurores Prieur glacial, imposait son programme dès l'arrivée. Il montrait cette année-là un grand intérêt pour les ponts trade-way, qu'il avait connu 24 ans auparavant, durant la fin de la guerre, et toujours théoriquement en service. Le régiment s'était préparé à cette éventualité et, d'après l'adjudant-chef responsable du matériel, tout était au point. Ce pont était sur des flotteurs pneumatiques très grands et gonflables, sur lesquels on posait deux chemins de roulement pour les chars. La construction du pont de passa très mal, parce que les flotteurs n' étaient plus étanches plusieurs heures se passèrent, dans l'angoisse, à attendre la fin de la construction du pont. Finalement, Prieur s'en allant, il me laissa continuer, puisque j 'étais responsable de l'instruction. Prieur traita l'adjudant-chef d'hurluberlu : c'était celui qui, à Grenoble, passait chaque matin devant une plaque des victimes du nazisme sur laquelle il figurait.



La Direction du Génie m'affecta à Bordeaux 01/09/1969 comme directeur des travaux, à la suite d'un colonel limite d'âge. Comme d'habitude je partis seul, en éclaireur, pour prendre mes consignes. De nouveau, se posait le problème du logement. Le Général Fergusson Commandant Régional du Génie nous affecta une HLM militaire à Talence, parce que nos recherches personnelles avaient échoué. Nous avions retenu un appartement dans une échoppe de Bordeaux, et au dernier moment, le propriétaire s'est désisté. J'eus l'occasion d'acheter une maison en construction, à 10 km de Bordeaux, à La Trenne. C'était un produit d'un organisme bordelais gérant le « I % employeur». Elle avait toutes sortes d'avantages elle était jolie et assez grande. On aménagea pour Luc, un 2 pièces dans le sous-sol. La vue sur la Garonne était belle, les voisins sympathiques (la famille Lecamus). Quand Emmanuel nous rejoignît, il s'inscrivît dans une école de dessin industriel où il connût Marie-Christine Samson, fille d'un italien, qu'il épousa, et dont il eût un fils, Mathieu.



Personnellement, j'ai été satisfait de cette affectation. La Direction avait à gérer 4 arrondissements du Génie qui s'étendaient des Pyrénées à la Charente, dont un était réservé à la force de frappe. Deux ans plus tard, j'ai absorbé la Direction de Pau qui avait ses propres arrondissements. Le lieutenant-colonel, directeur de Pau, est mort, et je me souviens de son enterrement où j'ai fait son éloge. A Bordeaux j'ai eu un capitaine qui était atteint de la maladie de Hodgkin (cancer des ganglions) qu'on ne savait pas soigner. Je lui ai donné 6 mois de congés pour qu'il ait le temps de mourir tranquillement. Pour dépanner son épouse, nous l'avons embauchée dans notre service des marchés.



Outre l' entretien des casernes de l'Aquitaine et des Pyrénées, j'eus plusieurs gros chantiers, dont un au sud de Bordeaux, à Bouillac, un ensemble immobilier pour la Gendarmerie Mobile de quelques 300 logements et équipement diverses. Pour obtenir le permis de construire, j 'eus des problèmes avec la municipalité de Bordeaux au sujet de l'environnement et de l'eau. La Ville s'approvisionnait dans une nappe phréatique et ne voulait pas que nous y puisions. Il a fallu aller chercher de l'eau jusqu'à 900m de profondeur elle était chaude et salée et il fallut la traiter.



L'ensemble du chantier avait fait l'objet d'un appel d'offre auprès de sociétés triées sur le volet, capables de fournir le projet, le réaliser et le livrer clefs en main. La difficulté était la sélection des entreprises en gros, entre les entreprises locales et les entreprises nationales. Les pressions furent excessivement fortes.



Une entreprise locale bien introduite dans le Génie, nous invita à déjeuner, le service technique et moi-même, dans une propriété des environs. Le déjeuner fut si abondant que beaucoup furent malades, dont moi. Les pressions s'exerçaient aussi sous forme de travaux aux particuliers (corruption). Finalement je ne l'ai pas retenue. J'ai choisi une société nationale qui proposait des types d'immeubles qu'elle avait déjà construits ailleurs, et dont elle possédait l'outillage.



Un fabriquant nous transporta à Trévise, pour voir une usine de radiateurs en aluminium naturellement il nous fit visiter Venise. Je ne l'ai pas retenu non plus, les radiateurs faisant du bruit. L'avion affrété par le fabriquant ne transportait pas que des gens du Génie, mais toutes sortes de décideurs (architectes, fonctionnaires et élus).



Mon deuxième effort porta sur la rénovation des casernes Mon idée était que le Génie fournisse les matériaux, et que les soldats, peu occupés, fassent le travail. J'ai même organisé une sorte de concours parmi les unités, à qui consommerait le plus de peinture le principal obstacle étant que les fournitures ne soient pas détournées. J'ai même passé des marchés de fournitures de peinture spéciaux pour cette opération. La région étant vaste, mon chauffeur, Mr Morin, dans une voiture de service équivalant à une twingo actuelle, me transportait à travers les Landes, la Charente, le Périgord, presque tous les jours. Nous n'avons jamais eu d'accident. Ce travail de directeur m'a bien montré les problèmes de discipline et de commandement, car dans la réalité, je souffrais de timidité.



J'ai eu un adjoint qui avait été déporté à Dora, qui me racontait sa déportation, et un chef des services techniques, Degeajer, fils d'un gendarme, qui me parlait très familièrement du rapport entre la gendarmerie (mal comprise et sous-estimée) et les autres armes plus nobles, dont le Génie. Par contre, je me suis inscrit à l'institut d'Administration des Entreprises de Bordeaux, où j'ai suivi des cours du soir et préparé un certificat d'administration (CCAE), auquel j'ai été reçu. De cet enseignement, j'ai gardé le souvenir très vif d'une expérience psychologique menée par une sorte d'animateur de l'IAE. L'idée globale était de libérer chacun et chacune des règles de vie préétablies, imposées par la société. A un moment, un des participants se mit à genoux devant moi, en m'appelant « mon père ». Le principe en était une confession collective. Il n'y avait aucune influence religieuse. C'était une pratique soixante-huitarde tendant à la libération de l'individu, prétendument esclavagé. Certains parents d'étudiants jeunes n'ayant pas apprécié, l'expérience a cessé.



Le séjour à Bordeaux avait commencé fin 1968, et s'est terminé en 1972, où j'ai été nommé chef de corps du 34ème Régiment du Génie, régiment dit de corps d'armée, à Epernay le 8/72 après un bref passage à Sarrebourg (le 7/72)qui a fait mouvement vers Epernay. En pratique, sa mission était l'entretien et les travaux à réaliser dans les grands camps de l'Est (Mourmelon , Suippe, Mailly le Camp), comme une espèce d'entreprise militaire de travaux publics. L'effectif global dépassait 1200 dont 800 appelés, une quarantaine d'officiers et 150 sous-officiers. Durant l'été 68 ce régiment était en cours de transfert de Sarrebourg à Epernay. J'ai passé toute la fin de l'été entre ces deux villes, à courir de l'une à l'autre. J'ai fait mes adieux à la Ville de Sarrebourg et à son maire Pierre Messmer. J'ai été très aidé par un commandant monégasque qui avait tout organisé avant mon arrivée. La caserne Margueritte abritait précédemment un régiment d'artillerie spécialisé dans les drones, avions sans pilote qui, disait-on, décollaient mais ne revenaient pas. Comme durant le transfert du 4ème Génie de Grenoble à La Valbonne, je suis parvenu à laisser sur place les vieux sous-officiers qui m'auraient sûrement donné du fil à retordre.



La Direction Centrale du Génie m'avait affecté un capitaine adjoint, issu des sous-officiers et qui eut tout de suite, l'intention de m'avoir à sa main. Je l'ai très vite compris et je l'ai nommé commandant de La Compagnie des Services (habillement, nourriture etc.. ), sous la coupe du major, un officier très lucide que j'aimais bien. Et je choisis comme adjoint un ORSA (Officier de Réserve en Situation d'Activité). Ce lieutenant avait plein d'idées et m'a rendu beaucoup de services. Comme d'habitude, je distribuais beaucoup de peinture venant du Service du Génie, trop content de faire ces travaux à moindres frais, et la caserne, avec son immense cour me plaisait bien. Le Maire d'Epernay, Bernard STASI,, le Sous-préfet et les directeurs des maisons de champagne m'accueillirent très chaleureusement.



Se posa de nouveau le problème du logement de ma famille. Nous avons eu de vagues tuyaux par un viticulteur pour que finalement un notaire d'Epernay nous indique un appartement témoin d'une résidence très chic, qui venait d'être achevé Avenue de Champagne. L'immeuble avait été réalisé par Madame Chandon, qui avait eu une crise immobilière subite. L'appartement était très joli, bien situé mais-un-peu-petit. Il plût tout de suite à Odile et plus tard, nous avons loué un studio à proximité pour Stéphanie et son amie Pascale Subtil. Emmanuel se débrouillait à Bordeaux avec sa femme, son fils et la famille Samson Luc, effectuant son service militaire était, par protection, chauffeur à l'Etat Major de l'Armée de Terre, ce qui devait lui laisser assez de temps pour préparer son Droit. Olivier est devenu interne à Sup de CO de Reims où il fut reçu après un an de prépa les filles poursuivaient leurs études à l'Institution Notre Dame Paul était l'ami de Laurent Colas dont la mère était d'une famille du champagne. Cette dame m'a aidé à rétablir le bal d'Epernay dans le local municipal qui n'avait plus été utilisé depuis longtemps, et m'a introduit dans le milieu du champagne, pendant qu' Odile y était liée par les Maigret. Je prenais tous mes repas au mess du Quartier Margueritte, dans une salle réservée au chef de corps, où j 'invitais de jeunes officiers et leurs épouses ils m'informaient de leurs problèmes. C'est là que j'eus un grave ennui : le mess me paraissant usé et pauvre, j'ai sollicité l'appui de Bernard STASI pour obtenir des crédits pour sa réfection. Le Génie m'en a voulu et a retardé mon avancement.



En 1973, la Direction Régionale du Génie m'a demandé de créer une « unité de travaux » son but était d'exécuter des travaux normalement attribués au Service des Tavaux par des appelés, triés en fonction de leur métier civil, et de faire des « économies ». Le commandant du détachement était un capitaine très énergique venant de La Réunion. Dans l'ensemble les travaux étaient très bien faits. Le commandement de ce régiment comportant 800 appelés, environ 200sous-officiers et une cinquantaine d'officiers, dans une période troublée par l'introduction de l'arme atomique, posait quelques problèmes: par exemple, j'ai été invité à participer à un débat public relatif aux questions militaires j'ai consulté ma hiérarchie qui m'a interdit d'y aller.



A la fin de l'été 1974, j'avais terminé mon temps de commandement (d'un régiment), et je fus affecté sur ma demande, au Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN), Avenue de la Tour Maubourg, à Paris. Cet important organisme dépend directement du Premier Ministre, sans passer par les états-majors, même l'Etat-Major des Armées. Le SGDN était l'enfant de l'Etat Major Général de la Défense Nationale, créé à la fin de la guerre d'Indochine, pour en faciliter l'issue. Le dernier chef de I'EMGDN a été le Général ELIE. Je suis resté cinq ans dans cet états major et j'en connaissais tous les rouages. J'ai toujours appartenu à la Division des Affaires Militaires, où je suis devenu l'adjoint de l'amiral qui la commandait. Le SGDN avait une légère odeur d'espionnage et beaucoup de papiers étaient « classifiés». J'étais notamment responsable des plans de l'OTAN. Mais ceux-ci étaient périmés depuis que De Gaulle était sortir du commandement de cette organisation.



J'avais dans mes collègues l'Amiral De GAULLE, fils du Général, qui était sensé savoir où s' appliqueraient les premières frappes atomiques n'oublions pas que nous étions en pleine guerre froide. La Division des Affaires Militaires s'intéressait spécialement à la défense opérationnelle du territoire. Par conséquent, j 'étais au courant de tout renseignement relatif à d'éventuels projets soviétiques d'invasion de l'Europe de l'Ouest. Il y avait une autre division, dite du Renseignement, qui aurait du tout savoir, mais qui, en réalité, ignorait tout. Une autre division traitait les affaires économiques. Par exemple la production mondiale du lithium, etc... Toutes les fiches produites par les officiers et civils du SGDN, aboutissaient chez le Général de LLAMBY, chef de l'Etat Major personnel du Premier Ministre. Je suis promu Colonel plein le 01/08/1979.



Dans l'ensemble le SGDN occupait 900 personnes (y compris les gardes républicains et les femmes de ménage) sa seule activité précise consistait à autoriser les ventes d'armes à l'étranger, ce dont je ne m'occupais pas du tout. Finalement, en 1979 j'ai pu rencontrer le Général du BARRY, Gouverneur de Paris et Commandant du 3ème Corps d'Armée. Je me suis fait affecter auprès de lui, comme adjoint territorial, chargé des problèmes matériels de la 1 ère Région Militaire, en dehors des points litigieux (comme la gouvernance du mess de St Augustin) et basé au Camp des Loges à Saint Germain en Laye.



Après Epernay, la famille s'était réinstallée au Vésinet devenu libre, Mon affectation parisienne, puis à Saint Germain, m'était extrêmement commode en habitant le Vésinet. A la fin de mon séjour à Epernay, j'ai utilisé pendant plusieurs week end, et en les payant, les sapeurs de l'escouade d'entretien de la caserne Margueritte, parce que la maison du Vésinet avait été dévastée par les locations successives depuis les années 50, et que tout était à refaire. Pour aménager une cheminée dans la chambre de Paul que j'ai utilisé, pour la première fois Pidutti, dont j'ai vu l'annonce dans une boutique du rond-point. Pidutti vient de décéder durant 37 ans, il m'a été d'un dévouement et d'une fidélité incroyables. C'était un excellent maçon, spécialisé dans les toitures et les fuites d'eau. C'est lui qui a construit la véranda qu'aiment beaucoup les locataires. Sa mort, outre qu'elle me peine, est pour moi une perte dans la gestion des trois maisons du Vésinet. Quand j'y allais, il m'attendait à l'arrivée et j'ai même déjeuné une fois chez lui, au Pecq. Il m'a donné du vin de sa vigne.



Mon séjour de 2 ans et demi à l'Etat Major de la Région m'a donné l'idée de ce qu'était la vie de garnison, que je n'avais jamais pratiquée réellement, comme les militaires de l'Infanterie. J'ai participé à 1 ou 2 exercices de corps d'armée, en plein hiver, dans la région de Chartres. Mon chauffeur ordonnance qu'était Benoit Duchon, n'ayant rien prévu, j'ai couché dans un hangar où j'ai eu terriblement froid. Mon supérieur direct, le Général ROIDOT (4 étoiles), avec lequel je ne m'entendais pas (cancanier) représentait le le Général de BARRY au Camp des Loges avec lequel mes relations étaient excellentes. Quant à moi, j'étais le « popotier » de la salle à manger des 13 généraux qui se trouvaient aux Loges, parce que j 'étais le moins gradé. Je devais veiller à la qualité du yaourt de l'Intendant Général, etc..

Théoriquement étant en fin de carrière, j'avais droit à un stage d'adaptation à la vie civile à partir du 23 mai 1981 je n'en ai pas profité parce que le Génie m'avait réservé un poste civil, à la Direction de la rue de Bellechasse, où je devais remplacer un général qui venait de passer quelques années à contrôler les marchés de niveaux élevés.



Le 10 mai Mitterrand devint Président son ministre de la Défense, Charles Hernu, probablement prévenu par Roidot, a envoyé un message au Directeur Central du Génie indiquant que mon affectation ne pouvait revenir qu'à un militaire d'active. J'ai été immédiatement licencié quand je me suis présenté à mon poste au mois d'octobre. Je n'avais aucun moyen de défense. J'ai quitté la DCG le jour même et j'ai cherché en vain un emploi civil.



A l'occasion de l'intronisation de Mitterrand au Panthéon, j'ai remplacé le Général de Barry à toutes les phases de la cérémonie. Cela avait commencé par la réception du nouveau Président par Chirac, Maire de Paris, à l'Hôtel de Ville. Au bout d'une longue attente Mitterrand s'est avancé sur la scène suivi de Pierre Mauroy, son Premier Ministre.



L'ambiance était très maussade. Après cette introduction j 'ai participé à une sorte de collation dans un salon de Hôtel de Ville (très mauvais petits fours). Quand j'ai quitté l' Hôtel de Ville, la foule m'a pris pour le frère de Mitterrand, et j'ai eu droit à quelques applaudissements puis je me suis rendu rue Soufflot, devant le Panthéon d'où, théoriquement, je devais suivre le cortège. Mais ma voiture en a été séparée et je me suis retrouvé seul, au milieu d'une foule en délire. De très loin j'ai aperçu Mitterrand entrant dans le Panthéon, une rose à la main. Finalement, la foule s'étant dispersée, j'ai ramené une famille chez elle dans la voiture militaire, et je suis rentré au Vésinet.



A partir du 23 mai, ayant pris congé du Camp des Loges je suis parti en vacances en attendant, je le croyais, de rentrer dans mon nouveau poste civil. En fait je commençais ma retraite dès le mois d'octobre. Au mois d'août (JO du 1/7/1981 pour prendre. rang le 24/08/1981) je suis nommé général de Brigade (2s) et le Camp des Loges a organisé une prise d'armes en mon honneur, où personne de ma famille n'était présent. J'ai inauguré mon nouveau képi à cette occasion et ne l'ai jamais porté depuis.



Le Général nous a quitté, dans sa résidence de Champobert à Villebadin, le 22 novembre 2020, la cérémonie des obsèques a eu lieu en l'Eglise de Villebadin (Gouffern en Auge 61310) dans la plus stricte intimité familiale mais avec notre Porte Drapeau. Le Général était Commandeur de la Légion d'honneur, titulaire de la Croix de Guerre et des TOE avec 5 citations.



SMLH61 Biographie établie à partir d' un document familial autobiographique et des archives militaires communiquées par le Ministère des Armées




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